Festival des Marquises : Cérémonie du kava

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Une cérémonie du kava à Hiva Oa en 1913 par Frederick O’BRIEN

Note : En 1913, le journaliste américain Frederick O’BRIEN visita pendant un an les îles Marquises. Entre autres, il assista à l’une des dernières cérémonies du kava en Polynésie française. (A Tahiti, la dernière cérémonie du kava eut lieu vers 1880). Récit extrait de « White shadows in the South Seas », écrit en 1913 traduit et publié par A. W. du Prel dans « Tahiti-Pacifique Magazine » n° 175, novembre 2005

Kivi, le vagabond qui habite en haut de la vallée, descend un soir à mon paepae pour m’inviter à une fête dans la vallée d’Atuona organisée pour les hommes de Motopu qui avaient été merveilleusement favorisés par le dieu de la mer. Kivi m’explique que des mois d’orages avaient secoué beaucoup de cocotiers de Taka-Uka et emporté des milliers de noix de coco mûres dans la baie d’où le courant, qui traverse le détroit, les avait fait dériver vers Motopu sur l’île de Tahuata. Les hommes de ce village, avec peu d’effort, avaient ainsi fait une riche récolte. Puis ils vinrent à Atuona vendre le coprah séché et ensaché. Sept cent francs la tonne, c’est ce qu’ils reçurent de Kriech, le marchand allemand de Taka-Uka, celui-là même qui possède les plantations que les orages avaient pillées.

Demain, sur leurs pirogues chargées de marchandises, ces hommes navigueraient pour retourner sur leur île. Ils avaient transporté, de la goélette à la propriété, les planches de bois rouge nécessaire à la construction de la maison de Kivi et celui-ci organise une fête avant leur départ pour les en remercier. Il y aura beaucoup à manger et il y aura du kava en abondance. Il me demande de le joindre pour cette fête qui fera revivre le bon temps du kava, aujourd’hui quasiment oublié.

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J’ai souvent entendu parler du temps des cérémonies de kava, avant que les missionnaires n’aient interdit la boisson bien aimée des indigènes. Les commerçants avaient encouragé les interdictions vertueuses des prêtres, car le kava ne coûtait rien aux insulaires alors que le rhum, l’absinthe et l’opium pouvaient leur être vendus avec de beaux bénéfices.

C’est ainsi que le kava fut éliminé et après des décennies de consommation de stimulants et de narcotiques bien plus puissants, les indigènes avait perdu goût pour la boisson plus légère de leurs ancêtres.

La loi française interdit la vente, le troc ou le don de n’importe quelle boisson alcoolique à tout Marquisien. Mais la loi est une lettre morte, car c’est seulement avec du rhum et du vin que l’on peut inciter les Marquisiens à travailler. Et je ne peux même pas les condamner pour leur nouvel amour de la boisson : celui qui n’a pas vu une ethnie en voie d’extinction ne peut pas comprendre la prosternation d’esprit avec laquelle ces gens dépérissent. Le fait qu’ils sont polis et hospitaliers – et cela envers le Blanc qui les a ruinés – dévoile un peu de leur ancienne joie de vivre et de leur abondante générosité. Maintenant qu’aucun espoir ne leur reste et que leur seul avenir est la disparition, on ne peut pas les blâmer de vouloir s’octroyer quelques moments de distraction.

Quelques années auparavant, lors de la première amertume d’une soumission sans espoir, la population entière s’était plongée dans l’ivresse. Dans beaucoup de vallées, les chefs dirigeaient la fabrication illicite du namu ‘enata, l’alcool fait avec la sève de cocotier. Frais, ça a un goût de bière très légère et crémeuse, c’est délicieusement rafraîchissant et légèrement enivrant. Mais après une fermentation plus poussée, le namu devient aigre et un vrai tord-boyaux, bien plus puissant que le mauvais whisky. En boire consiste en deux épisodes : l’ingurgitation et l’intoxication. Il n’y a pas d’intervalle. Le namu fermenté fait que les Marquisiens retournent à la plus sinistre sauvagerie et il est à l’origine de bien des meurtres. On n’ose pas en fabriquer sous le regard du gendarme, mais la majorité des vallées n’ont pas de policier et la moitié des gens habitant les centaines de ruines de paepae s’adonnent à l’intoxication. J’ai vu une vallée totalement ivre avec des hommes et des femmes nus exécutant les danses anciennes dans une indescriptible orgie d’abandon et de bestialité.

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Les découvreurs et les premiers habitants blancs de la Polynésie n’avaient pas noté d’ivresse, sauf celle, calme, du buveur de kava. C’est l’Européen, ou l’Asiatique amené par le Blanc, qui a récemment introduit l’alcool de cocotier plus vicieux, de même que le rhum, le vin et l’opium, et ce sont ces boissons qui ont été un facteur essentiel dans la disparition des autochtones.

Ce n’est pas à moi de spéculer sur les conceptions du destin des Marquisiens. Le kava avait été la boisson ordonnée par les anciens dieux avant que les hommes blancs n’arrivent. Son utilisation est maintenant presque un art perdu. Et comme je ne connais pas d’homme blanc qui ait bu du kava, c’est donc avec un empressement certain que je me mets à suivre Kivi.

Un sauvage costaud avec des boucles d’oreille en dents de baleine nous attend sur le chemin et, ensemble, nous partons à la recherche d’un buisson de kava. Alors que nous grimpons le long de la piste étroite pour scruter les masses de lianes et d’arbrisseaux enchevêtrés, Kivi raconte avec tristesse les jours dégénérés qu’il vit. « Laisse les autres fabriquer secrètement du namu, laisse d’autres faire des génuflexions devant les Blancs pour avoir du rhum », explique Kivi. Pas lui ! La boisson de ses pères, la boisson de sa jeunesse, est assez bonne pour lui !

Il n’a pas la peau rugueuse, ni les yeux injectés de sang de celui qui abuse du kava. Je me rappelle d’un homme éclairé par ma lampe sur une piste sombre : une créature rabougrie dont le visage et le corps étaient devenus d’un vert terne, et le souvenir de ce fantôme horrible me fait frémir.

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Le Marquisien costaud nous appelle et dit qu’il a trouvé un bon buisson. Le kava, de la famille des poivriers, peut pousser à plus de deux mètres de hauteur. Le spécimen que nous avons trouvé est plus haut que nos têtes. La décoction, explique Kivi, vient de la racine, et nous nous mettons à creuser. C’est énorme, comme une gigantesque igname, et après l’avoir difficilement arraché du sol, il faut la force et l’agilité de deux d’entre-nous pour le porter au paepae où la fête doit se tenir. Une douzaine de vieilles femmes, expertes du râpage du mei, le fruit de l’arbre à pain, pour faire la popoi, nous attendent accroupies en cercle sur la plate-forme. La racine, bien lavée dans la rivière, est posée sur les pierres et les femmes la grattent avec des coquillages de porcelaines, la transformant en lanières, comme de la choucroute mais plus consistante, comme du gingembre. Elles remplissent un grand tanoa, un grand bol en bois de fer.

Le grattage commence et alors que nous nous reposons de nos travaux à l’ombre en fumant des cigarettes de pandanus, apparaît une demie douzaine des plus belles jeunes filles du village, vêtues dans leurs plus beaux atours. Teata, avec toute l’arrogance de la beauté acclamée, marche en tête portant une robe en tissu avec des pièces en dentelle, évidemment copiée dans quelques revues de mode oubliées.

Elles s’assoient sur les nattes placées autour du bol et se mettent à mâcher la racine râpée de kava. Après une mastication minutieuse, elles la recrachent dans des récipients en feuille de bananiers. Cette mastication de la racine est essentielle pour l’utilisation du kava comme boisson car le ferment de la salive sépare l’alcaloïde du sucre et libère le narcotique. Seules les plus saines et le plus belles des filles sont choisies pour mâcher la racine, un privilège recherché, une tâche d’honneur qui est refusée à celles dont les dents ne sont pas parfaites ou qui ne sont pas « de toute fraîcheur ».

Le grand tanoa est rempli avec la racine mâchée et, en groupe ou en couple, les filles partent pour aller se baigner dans la rivière. Là-bas d’autres invités arrivant les rejoignent et le son de rire et d’éclaboussures remontent dans l’obscurité jusqu’au paepae où les flambeaux sont allumés. Des lumières apparaissent un peu partout en haut de la vallée sombre car chaque ménage fait son feu pour rôtir le fruit de l’arbre à pain ou griller le poisson, et des lanternes sont pendues sur les palissades en bambou qui marquent les limites de propriété ou les enclos des cochons préférés.

Le dernier baigneur revient du ruisseau, rafraîchi et paré de fleurs. Tous sont d’une humeur joyeuse, prêts pour la nourriture et l’amusement. Une demie douzaine de flambeaux illuminent les visages tatoués et souriants, les corps mats et les couleurs vives des fleurs attachées dans les cheveux. Tous regardent Kivi qui ouvre deux noix de coco vertes fraîchement cueillies, puis verse l’eau de coco sur le kava mâché. Il brasse le tout avec soins et fait avec le mélange visqueux des boules qu’il presse pour en extraire le jus dans un autre tanoa à la patine bleu foncé et brillante, preuve de son utilisation fréquente pour le kava. Quand ce bol est rempli du liquide boueux, il le filtre adroitement en le balayant avec une sorte de filet en fibre de coco. Ce faisant, il chante avec une voix profonde l’ancienne chanson de la cérémonie.

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« U haanoho ia te kai, a tapapa ia te kai ! » « Venez souper ; tout est prêt ! » chante-t-il avec solennité lorsque le dernier rite est exécuté.

« Menike » me dit-il, « tu sais que pour boire le kava il faut avoir l’estomac vide. En boire après manger te rendrait malade. Si tu ne manges pas aussitôt après en avoir bu, tu ne pourras pas l’apprécier. Bois-en maintenant, puis va manger rapidement. » Il trempe une coquille de noix de coco dans le tanoa, jette quelques gouttes du breuvage par-dessus son épaule pour apaiser le dieu des buveurs de kava, puis place la coquille dans mes mains.

Beuh ! L’alcool a un goût de terre mélangé à de l’eau, un peu sucré pour un court moment, puis âcre et amer. C’est dur à avaler, mais tous les hommes boivent le leur d’un seul coup, et lorsque Kivi me donne une autre coquille, je suis leur exemple.

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« Kai ! Kai ! Mangez ! Mangez ! » crie alors Kivi. Les femmes se dépêchent avec la nourriture sur laquelle nous nous précipitons avec ferveur. Le cochonnet rôti et le popoi, le mei, les patates douces, les fruits et le lait de coco sont vite passés des plats en feuilles larges aux bouches grandes ouvertes. A peine un mot est prononcé. Comme il voit certains ralentir, Kivi répète vigoureusement : « Kai ! Kai ! » Le repas se fait rapidement, dans le silence, seul est audible le son doux des femmes marchant rapidement pieds nus.

Je m’assoie le dos contre le mur de la maison et bientôt je sens le besoin de ce soutien. La fête terminée, les invités s’allongent sur les nattes. Les femmes et les enfants dévorent les restes sur les plats en feuilles. Les torches sont éteintes, sauf une. Sa lueur scintillante tombe sur le visage âgé de Kivi et le blanc de ses yeux reflète la lumière. Le tatouage qui les encadre apparaît comme des trous noirs dans lesquels brillent mystérieusement des étincelles, et le kava montant à son cerveau (ou le mien) donne une impression d’horreur qui me fascine dans mon état somnolent, mais lucide.

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Beaucoup plus tard, un bruit commence dans mes oreilles, comme lorsqu’on y tient un coquillage et on entend le bruit des vagues. Ma cigarette est tombée de mes doigts. Un vent chaud souffle sur moi, chaud, étouffant. Kivi rit et, faiblement, j’entends sa question :

« Veavea ? » (Il fait chaud ?)

« E, mahanahana. » (J’ai très très chaud.)

Je lutte pour répondre. Ma voix me semble comme celle d’un autre. Je m’appuis plus fort contre le mur et je ferme les yeux. Une paix que ne peut comprendre celui qui n’a pas goûté au kava m’envahie. La vie est d’un calme langoureux ; pas une inertie pesante, mais une activité, comme si l’esprit se promenait dans un jardin de beauté et le corps, au-delà de toute souffrance, toute sensation du passé, s’était lui-même résigné à la quiétude.

J’entends faiblement les chants des hommes lorsqu’ils commencent à improviser. Je suis parfaitement conscient d’être soulevé et porté par plusieurs femmes dans la maison où je suis posé sur les nattes qui paraissent douces à mon corps, comme les eaux d’une mer calme. C’est comme si les anges me portaient sur un nuage. Toute peine, tout effort sont terminés. Puis soudain je suis un géant qui, avec une aise interminable, peut toucher la chute d’eau au point le plus haut de la vallée en même temps que la berge de la mer alors qu’autour de moi courent avec beaucoup d’agitations les habitants d’Atuona, des petites créatures qui ne me dérangent pas du tout.

Je dormis huit heures.

Un commentaire sur “Festival des Marquises : Cérémonie du kava

  1. Ka’oha,

    Formidables vos deux articles citations précieuses qui présentent le kava des Marquises et le pehe.
    J’ai su qu’au Vanuatu on pratique régulièrement le kava, le soir, sur ce petit bout de terre.
    Vos photos sont très agréables. Je découvre l’art du pehe avec elles.

    Merci de vos pages. Bel art que le blog !

    J'aime

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