Festival des Marquises, Ua Pou, 19 décembre 2007 : Hakamanu, la danse de l’oiseau

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Une femme, fascinante et détentrice du secret de sa forme humaine, transmet à sa lignée les pas de sa danse. Bien qu’elle apparaisse humaine pour les siens, elle se sait surnaturelle et promise à une fin mystérieuse.

Les danseuses de la danse de l’oiseau vues à Atuona le 1er janvier 1881 étaient vêtues de tapa blanche, jaune et rouge, de façon à figurer une courte robe à larges plis raides ; des écharpes en tapa se croisaient sur la poitrine, laissant les seins à découvert. Elles portaient un énorme chignon fait de chevelures humaines et par-dessus une sorte de casque ou de diadème ressemblant à celui de la reine de Vaitahu. Elles avaient à chaque main une touffe de longues plumes blanches de phaéton qu’elles agitaient en dansant. Tout le corps des danseuses était peint en jaune et leurs joues en rouge.

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La légende de la danse de l’oiseau, haka manu

Dans la vallée de Hatih’eu à Nuku Hiva, Tahiatemata la sœur du grand chef des Taipi vient de mourir.

Toute la tribu s’est réunie pour célébrer solennellement les funérailles.

Chacun sait que l’esprit d’un défunt dispose de trois jours pour quitter définitivement son corps. Ce délai est mis à profit pour rappeler tous les plaisirs de la vie.

C’est ainsi que le dernier jour, la belle jeune femme choisit d’exécuter le  » hakamanu « , la danse de l’oiseau.

La mélopée du chœur des femmes l’accompagne dans ses mouvements.

Les gens de la vallée sont pétrifiés : la grâce et la majesté de Tahiatemata n’ont à leurs yeux jamais été égalées par aucune autre danseuse de la tribu.

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Seulement, lorsque la dernière note du  » hakamanu  » s’éteint, l’esprit de la belle s’envole sur un rayon de soleil, ne laissant à l’assistance que son corps qu’il faut maintenant sécher et enduire de  » pani  » [monoi] et d’autres huiles odorantes.

Comme toutes les âmes des habitants de la Terre des Hommes, celle de la danseuse part vers le cap Kiukiu , au levant de l’île de Hiva-Oa.

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A ce même moment, dans la baie de Puama’u, à Hiva-Oa justement, un jeune pêcheur assis sur un rocher au bord du rivage lance sa ligne et la ramène.

Les vagues viennent se briser sur les galets, et lorsqu’elles repartent vers le large, une image de plus en plus nette se dessine sur le sable aux pieds du pêcheur : elle a la forme humaine !

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Alors, à la manière d’un oiseau qui rassemble ses ailes pour son envol, Hi’imoana le pêcheur saisit dans ses bras l’image de sable déposée par la mer

Elle vient toute entière : c’est une femme merveilleuse !

Il la porte à son  » ha’e  » [sa maison], la baigne et lui porte les fleurs les plus rares.

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Déjà, il sait qu’il l’aime… Bientôt un fils va naître et grandir aux côtés de Hi’imoana et de la femme étrange. Ils vont l’appeler Poena’iki. Quelquefois, la mère raconte à son enfant l’histoire de sa famille qui règne à Nuku-Hiva dans la vallée de Hatihe’u, sur le peuple de Taipi.

Poena’iki a dix ans. Curieux de connaître le berceau de ses ancêtres, il décide de se joindre à un parti de jeunes guerriers de Puama’u pour une expédition de chasse à l’homme le long des rivages de la lointaine île rivale.

Hélas, les navigateurs manquent d’expérience.

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Ils tournent autour de Nuku-Hiva, abordent au mauvais endroit, se font prendre et manger par les hommes de Hatihe’u. Seul le jeune garçon est épargné ; mais on le jette dans une fosse à  » ma « [fruits de l’arbre à pain fermentés et conservés dans un trou].

Un minuscule orifice, juste assez large pour la bouche et le nez, lui est laissé entre les pierres…

Le pauvre enfant se lamente sans cesse, criant son nom et celui de sa mère avec désespoir.

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Un jour, un grand  » toa  » [un guerrier] tend l’oreille aux lamentations du prisonnier et croît reconnaître le nom de la sœur de son chef, morte depuis longtemps. Il courut vers le chef, le  » hakaiki.

–  » Uhutete, as-tu autorisé quelqu’un à porter le nom de ta sœur défunte ?

– Bien sûr que non ! Pourquoi ?

– Je l’ai entendu prononcer par le jeune captif. Il prétend que c’est sa mère.

– C’est impossible ! Qu’on aille le chercher ! « 

Le  » toa  » exécute l’ordre et amène Poena’iki

–  » Si tu es le fils de cette femme, tu dois reconnaître son corps « 

Deux hommes robustes apportent la pirogue dans laquelle gît le cadavre desséché et le présent à l’enfant. Celui-ci, éperdu, reconnaître sa mère dans la  » vaka tupapa’u « , la pirogue cercueil.

–  » Alors, dit le chef Uhutete, si cette femme qui à ma connaissance n’a jamais enfanté est ta mère, elle a dû t’enseigner un rite particulier qu’elle seule était en mesure d’exécuter « .

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Poena’iki ne sait pas ; sa mère ne lui a rien révélé de pareil .On le remet dans la fosse.

Pendant ce temps, à Hiva-Oa, dans la vallée de Puama’u, les parents s’inquiètent du sort de leur fils et le père décide de partir à sa recherche. Alors, Tahiatemata, sentant le moment venu de dévoiler sa vraie nature, raconte :

–  » Je suis une âme errante. Je n’ai pas accepté en son temps d’aller rejoindre les autres  » kuhane  » dans le  » havaiki  » des morts ; j’aimais trop la vie ! C’est pour cela que tu m’as trouvée sur la plage. Avant que tu partes chercher notre fils, je vais t’enseigner le  » hakamanu « . Moi seule en connais les gestes et la grâce qui en est capable de plonger les hommes et les femmes dans le plus grand émerveillement « . C’est ce qu’elle fait.

Et Hi’imoana, plus amoureux que jamais, il part pour l’île de Nuku-Hiva sans savoir qu’il ne reverra plus jamais Tahiatemata vivante. Vaste est l’océan pour l’homme solitaire…

La voile et la pirogue unissent longtemps leurs efforts pour mener le pêcheur jusqu’à la baie de Hatihe’u. Une feuille de  » ‘auti  » brandie en signe de paix, il arrive devant le  » haka’iki « . Uhutete lui présente le corps desséché dans le  » vaka tupapa’u  » et lui dit :

–  » Tu prétends que ma sœur morte est ta femme. Tu affirmes être le père du prisonnier. Prouves-le ! « .

Hi’imoana, brisé d’émotion mais fort de son secret, demande qu’on le libère son fils et que l’on convoque les femmes qui chantent le  » hakamanu « .

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A Hatihe’u, sur le grand  » tohua  » [place publique] de Hikoku’a, les voix entament la mélopée, et le père exécute avec la justesse et la grâce enseignée par sa femme, la merveilleuse danse de l’oiseau devant l’assistance médusée.

–  » Qu’on apporte à manger à mon neveu et à mon beau-frère !  » parvient seulement à dire Uhutete…

La nuit était maintenant tombée sur la baie de Taiohae. Teikikeuhina, le chef de danse, se leva du  » paepae  » Pikivehine [terrasse en pierres sèches sur laquelle la maison était bâtie] , pour rejoindre les tambours et les danseurs qui l’appelaient. Il avait entendu Mokohe la frégate : il allait faire renaître la danse légendaire.

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De Nuku-Hiva à Ua-Pou, de la pirogue des jeunes guerriers à la pirogue cercueil, entre le monde des vivants et des morts, la danse de l’oiseau c’est la danse de l’amour et de la vie sur la Terre des Hommes…

Texte original de Lucien Kimitete

plus de photos…

Festival des Marquises Ua Pou 2007 : Parures de tête, coiffes et diadèmes

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Les ornements anciens les mieux connus sont des parures de tête. Le ta’avaha est une coiffe constituée des plumes caudales de très nombreux coqs.

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Chaque coq n’ayant que deux de ces longues plumes majestueuses, et chaque coiffure en comptant plus de cent, on peut imaginer l’aspect que pouvaient avoir ces fiers volatiles.

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Le uhikana est composé d’un disque de nacre ou de coquillage, monté sur un bandeau de fibres tressées, sur lequel se détache une plaque d’écaille très finement travaillée et ajourée, de même forme et légèrement plus petite.

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Le paekaha, formé lui aussi de plaques d’écaille cette fois rectangulaires et courbées, ressemble fort à un diadème ; il aurait cependant été porté à la façon d’une visière bien que la position des motifs indique plutôt une position inverse. L’écaille se détachait en alternance sur des plaques blanches tirées habituellement d’un triton -Charonia tritonis-. La tradition veut que les plus prestigieux paekaha soient originaires de Fatu Hiva dont ils étaient la spécialité. A ces coiffures étaient parfois ajoutées des touffes de plumes caudales de phaëton -Phaeton aethereus, toake, ou de barbe blanche, pavahina.

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Les femmes, pour leur part, portaient d’élégants agencements de bandeaux de tapa.

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Les parures qui ont été conservées sont principalement les peue ei constitués d’innombrables dents de dauphins agencées en épais bandeaux et portés sur le front. Ces couronnes étaient une spécialité de Ua Pou.

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Il y avait aussi les hieku’a, ou peue ku’a, faits de plumes dorées rouges de coq. Ce type d’ornement relativement courant fut également réalisé en divers autres matériaux légers : plumes noires, ou de couleurs mêlées, bois orné de graines rouges et noires. In « Images dune mémoire océanienne » P. et M-N. OTTINO 2003. Photographies Michel Musa

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Festival des Marquises : Cérémonie du kava

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Une cérémonie du kava à Hiva Oa en 1913 par Frederick O’BRIEN

Note : En 1913, le journaliste américain Frederick O’BRIEN visita pendant un an les îles Marquises. Entre autres, il assista à l’une des dernières cérémonies du kava en Polynésie française. (A Tahiti, la dernière cérémonie du kava eut lieu vers 1880). Récit extrait de « White shadows in the South Seas », écrit en 1913 traduit et publié par A. W. du Prel dans « Tahiti-Pacifique Magazine » n° 175, novembre 2005

Kivi, le vagabond qui habite en haut de la vallée, descend un soir à mon paepae pour m’inviter à une fête dans la vallée d’Atuona organisée pour les hommes de Motopu qui avaient été merveilleusement favorisés par le dieu de la mer. Kivi m’explique que des mois d’orages avaient secoué beaucoup de cocotiers de Taka-Uka et emporté des milliers de noix de coco mûres dans la baie d’où le courant, qui traverse le détroit, les avait fait dériver vers Motopu sur l’île de Tahuata. Les hommes de ce village, avec peu d’effort, avaient ainsi fait une riche récolte. Puis ils vinrent à Atuona vendre le coprah séché et ensaché. Sept cent francs la tonne, c’est ce qu’ils reçurent de Kriech, le marchand allemand de Taka-Uka, celui-là même qui possède les plantations que les orages avaient pillées.

Demain, sur leurs pirogues chargées de marchandises, ces hommes navigueraient pour retourner sur leur île. Ils avaient transporté, de la goélette à la propriété, les planches de bois rouge nécessaire à la construction de la maison de Kivi et celui-ci organise une fête avant leur départ pour les en remercier. Il y aura beaucoup à manger et il y aura du kava en abondance. Il me demande de le joindre pour cette fête qui fera revivre le bon temps du kava, aujourd’hui quasiment oublié.

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J’ai souvent entendu parler du temps des cérémonies de kava, avant que les missionnaires n’aient interdit la boisson bien aimée des indigènes. Les commerçants avaient encouragé les interdictions vertueuses des prêtres, car le kava ne coûtait rien aux insulaires alors que le rhum, l’absinthe et l’opium pouvaient leur être vendus avec de beaux bénéfices.

C’est ainsi que le kava fut éliminé et après des décennies de consommation de stimulants et de narcotiques bien plus puissants, les indigènes avait perdu goût pour la boisson plus légère de leurs ancêtres.

La loi française interdit la vente, le troc ou le don de n’importe quelle boisson alcoolique à tout Marquisien. Mais la loi est une lettre morte, car c’est seulement avec du rhum et du vin que l’on peut inciter les Marquisiens à travailler. Et je ne peux même pas les condamner pour leur nouvel amour de la boisson : celui qui n’a pas vu une ethnie en voie d’extinction ne peut pas comprendre la prosternation d’esprit avec laquelle ces gens dépérissent. Le fait qu’ils sont polis et hospitaliers – et cela envers le Blanc qui les a ruinés – dévoile un peu de leur ancienne joie de vivre et de leur abondante générosité. Maintenant qu’aucun espoir ne leur reste et que leur seul avenir est la disparition, on ne peut pas les blâmer de vouloir s’octroyer quelques moments de distraction.

Quelques années auparavant, lors de la première amertume d’une soumission sans espoir, la population entière s’était plongée dans l’ivresse. Dans beaucoup de vallées, les chefs dirigeaient la fabrication illicite du namu ‘enata, l’alcool fait avec la sève de cocotier. Frais, ça a un goût de bière très légère et crémeuse, c’est délicieusement rafraîchissant et légèrement enivrant. Mais après une fermentation plus poussée, le namu devient aigre et un vrai tord-boyaux, bien plus puissant que le mauvais whisky. En boire consiste en deux épisodes : l’ingurgitation et l’intoxication. Il n’y a pas d’intervalle. Le namu fermenté fait que les Marquisiens retournent à la plus sinistre sauvagerie et il est à l’origine de bien des meurtres. On n’ose pas en fabriquer sous le regard du gendarme, mais la majorité des vallées n’ont pas de policier et la moitié des gens habitant les centaines de ruines de paepae s’adonnent à l’intoxication. J’ai vu une vallée totalement ivre avec des hommes et des femmes nus exécutant les danses anciennes dans une indescriptible orgie d’abandon et de bestialité.

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Les découvreurs et les premiers habitants blancs de la Polynésie n’avaient pas noté d’ivresse, sauf celle, calme, du buveur de kava. C’est l’Européen, ou l’Asiatique amené par le Blanc, qui a récemment introduit l’alcool de cocotier plus vicieux, de même que le rhum, le vin et l’opium, et ce sont ces boissons qui ont été un facteur essentiel dans la disparition des autochtones.

Ce n’est pas à moi de spéculer sur les conceptions du destin des Marquisiens. Le kava avait été la boisson ordonnée par les anciens dieux avant que les hommes blancs n’arrivent. Son utilisation est maintenant presque un art perdu. Et comme je ne connais pas d’homme blanc qui ait bu du kava, c’est donc avec un empressement certain que je me mets à suivre Kivi.

Un sauvage costaud avec des boucles d’oreille en dents de baleine nous attend sur le chemin et, ensemble, nous partons à la recherche d’un buisson de kava. Alors que nous grimpons le long de la piste étroite pour scruter les masses de lianes et d’arbrisseaux enchevêtrés, Kivi raconte avec tristesse les jours dégénérés qu’il vit. « Laisse les autres fabriquer secrètement du namu, laisse d’autres faire des génuflexions devant les Blancs pour avoir du rhum », explique Kivi. Pas lui ! La boisson de ses pères, la boisson de sa jeunesse, est assez bonne pour lui !

Il n’a pas la peau rugueuse, ni les yeux injectés de sang de celui qui abuse du kava. Je me rappelle d’un homme éclairé par ma lampe sur une piste sombre : une créature rabougrie dont le visage et le corps étaient devenus d’un vert terne, et le souvenir de ce fantôme horrible me fait frémir.

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Le Marquisien costaud nous appelle et dit qu’il a trouvé un bon buisson. Le kava, de la famille des poivriers, peut pousser à plus de deux mètres de hauteur. Le spécimen que nous avons trouvé est plus haut que nos têtes. La décoction, explique Kivi, vient de la racine, et nous nous mettons à creuser. C’est énorme, comme une gigantesque igname, et après l’avoir difficilement arraché du sol, il faut la force et l’agilité de deux d’entre-nous pour le porter au paepae où la fête doit se tenir. Une douzaine de vieilles femmes, expertes du râpage du mei, le fruit de l’arbre à pain, pour faire la popoi, nous attendent accroupies en cercle sur la plate-forme. La racine, bien lavée dans la rivière, est posée sur les pierres et les femmes la grattent avec des coquillages de porcelaines, la transformant en lanières, comme de la choucroute mais plus consistante, comme du gingembre. Elles remplissent un grand tanoa, un grand bol en bois de fer.

Le grattage commence et alors que nous nous reposons de nos travaux à l’ombre en fumant des cigarettes de pandanus, apparaît une demie douzaine des plus belles jeunes filles du village, vêtues dans leurs plus beaux atours. Teata, avec toute l’arrogance de la beauté acclamée, marche en tête portant une robe en tissu avec des pièces en dentelle, évidemment copiée dans quelques revues de mode oubliées.

Elles s’assoient sur les nattes placées autour du bol et se mettent à mâcher la racine râpée de kava. Après une mastication minutieuse, elles la recrachent dans des récipients en feuille de bananiers. Cette mastication de la racine est essentielle pour l’utilisation du kava comme boisson car le ferment de la salive sépare l’alcaloïde du sucre et libère le narcotique. Seules les plus saines et le plus belles des filles sont choisies pour mâcher la racine, un privilège recherché, une tâche d’honneur qui est refusée à celles dont les dents ne sont pas parfaites ou qui ne sont pas « de toute fraîcheur ».

Le grand tanoa est rempli avec la racine mâchée et, en groupe ou en couple, les filles partent pour aller se baigner dans la rivière. Là-bas d’autres invités arrivant les rejoignent et le son de rire et d’éclaboussures remontent dans l’obscurité jusqu’au paepae où les flambeaux sont allumés. Des lumières apparaissent un peu partout en haut de la vallée sombre car chaque ménage fait son feu pour rôtir le fruit de l’arbre à pain ou griller le poisson, et des lanternes sont pendues sur les palissades en bambou qui marquent les limites de propriété ou les enclos des cochons préférés.

Le dernier baigneur revient du ruisseau, rafraîchi et paré de fleurs. Tous sont d’une humeur joyeuse, prêts pour la nourriture et l’amusement. Une demie douzaine de flambeaux illuminent les visages tatoués et souriants, les corps mats et les couleurs vives des fleurs attachées dans les cheveux. Tous regardent Kivi qui ouvre deux noix de coco vertes fraîchement cueillies, puis verse l’eau de coco sur le kava mâché. Il brasse le tout avec soins et fait avec le mélange visqueux des boules qu’il presse pour en extraire le jus dans un autre tanoa à la patine bleu foncé et brillante, preuve de son utilisation fréquente pour le kava. Quand ce bol est rempli du liquide boueux, il le filtre adroitement en le balayant avec une sorte de filet en fibre de coco. Ce faisant, il chante avec une voix profonde l’ancienne chanson de la cérémonie.

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« U haanoho ia te kai, a tapapa ia te kai ! » « Venez souper ; tout est prêt ! » chante-t-il avec solennité lorsque le dernier rite est exécuté.

« Menike » me dit-il, « tu sais que pour boire le kava il faut avoir l’estomac vide. En boire après manger te rendrait malade. Si tu ne manges pas aussitôt après en avoir bu, tu ne pourras pas l’apprécier. Bois-en maintenant, puis va manger rapidement. » Il trempe une coquille de noix de coco dans le tanoa, jette quelques gouttes du breuvage par-dessus son épaule pour apaiser le dieu des buveurs de kava, puis place la coquille dans mes mains.

Beuh ! L’alcool a un goût de terre mélangé à de l’eau, un peu sucré pour un court moment, puis âcre et amer. C’est dur à avaler, mais tous les hommes boivent le leur d’un seul coup, et lorsque Kivi me donne une autre coquille, je suis leur exemple.

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« Kai ! Kai ! Mangez ! Mangez ! » crie alors Kivi. Les femmes se dépêchent avec la nourriture sur laquelle nous nous précipitons avec ferveur. Le cochonnet rôti et le popoi, le mei, les patates douces, les fruits et le lait de coco sont vite passés des plats en feuilles larges aux bouches grandes ouvertes. A peine un mot est prononcé. Comme il voit certains ralentir, Kivi répète vigoureusement : « Kai ! Kai ! » Le repas se fait rapidement, dans le silence, seul est audible le son doux des femmes marchant rapidement pieds nus.

Je m’assoie le dos contre le mur de la maison et bientôt je sens le besoin de ce soutien. La fête terminée, les invités s’allongent sur les nattes. Les femmes et les enfants dévorent les restes sur les plats en feuilles. Les torches sont éteintes, sauf une. Sa lueur scintillante tombe sur le visage âgé de Kivi et le blanc de ses yeux reflète la lumière. Le tatouage qui les encadre apparaît comme des trous noirs dans lesquels brillent mystérieusement des étincelles, et le kava montant à son cerveau (ou le mien) donne une impression d’horreur qui me fascine dans mon état somnolent, mais lucide.

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Beaucoup plus tard, un bruit commence dans mes oreilles, comme lorsqu’on y tient un coquillage et on entend le bruit des vagues. Ma cigarette est tombée de mes doigts. Un vent chaud souffle sur moi, chaud, étouffant. Kivi rit et, faiblement, j’entends sa question :

« Veavea ? » (Il fait chaud ?)

« E, mahanahana. » (J’ai très très chaud.)

Je lutte pour répondre. Ma voix me semble comme celle d’un autre. Je m’appuis plus fort contre le mur et je ferme les yeux. Une paix que ne peut comprendre celui qui n’a pas goûté au kava m’envahie. La vie est d’un calme langoureux ; pas une inertie pesante, mais une activité, comme si l’esprit se promenait dans un jardin de beauté et le corps, au-delà de toute souffrance, toute sensation du passé, s’était lui-même résigné à la quiétude.

J’entends faiblement les chants des hommes lorsqu’ils commencent à improviser. Je suis parfaitement conscient d’être soulevé et porté par plusieurs femmes dans la maison où je suis posé sur les nattes qui paraissent douces à mon corps, comme les eaux d’une mer calme. C’est comme si les anges me portaient sur un nuage. Toute peine, tout effort sont terminés. Puis soudain je suis un géant qui, avec une aise interminable, peut toucher la chute d’eau au point le plus haut de la vallée en même temps que la berge de la mer alors qu’autour de moi courent avec beaucoup d’agitations les habitants d’Atuona, des petites créatures qui ne me dérangent pas du tout.

Je dormis huit heures.

Festival des Marquises : pehe, jeux de ficelle ; mata, l’oeil & la maille

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Une toute jeune fille me montra a Nukuhiva un assez grand nombre de figures qu’elle disait avoir apprises d’une vieille femme. Je vis d’autres figures à Fatuiva. Le jeu est déjà mentionné par Porter ; il le décrit avec enthousiasme à cause de la grâce du spectacle des mains déliées et vives. Selon lui, les ficelles de fibre de coco étaient portées prêtes à l’emploi autour du cou ou dans le lobe de l’oreille. Avec une adresse et une rapidité surprenante dit-il, les figures passaient du filet à la dentelle, les mailles étaient tantôt en losange, tantôt en carré, tantôt en polygone ou tout cela à la fois. Il ne parle pas des motifs.

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Comme le montre la liste qui suit, on trouve des figures d’objets et d’actes de toutes sortes, y compris les allusions à la mythologie. C’est une illustration fidèle du choix des appellations pour les motifs de tatouage ou de décoration. Les chevrons représentent de petits poissons… Nous voyons aussi, comme losange simple les Pléiades, mataiki, correspondant au double sens de mata, l’œil et la maille.

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Les motifs étaient le plus souvent faciles à comprendre. J’ai noté : 1. Kaha : diadème de fibres de coco «bandeau frontal Ua Pou» 2. Tanoa kava : coupe à kava de la forme d’une tortue 3. E ùa toki : deux herminettes (manche et lame) 4. Kohe aô : bambou devant 5. Kohe tua : bambou derrière 6. Kohe ôto : bambou à l’intérieur. Différentes positions du mât et de la voile dans le bateau. 7.Uta tia ou ihepe tiâûa : deux-mâts 8.Tiâve : charge [à porter] pour la main ou l’épaule, besace. En même temps on claque des mains et on change.

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9. Houpo : cœur, représentation de deux cœurs l’un contre l’autre. 10. Éo piha : langue de bœuf 11. Kivi : héron 12. Toâke veô : queue du phaéton. Losange sur deux longs fils parallèles. 13. Upe : gros pigeon frugivore (contour). 14. Mako : requin. La tête, le corps et la queue sont nettement séparés. 15. Popo tahaihai : deux petits poissons, « carangue » des Français : losanges. 16. Te tumu o te pehe : base du « jeu de pehe », probablement une forme de base des fils. 17. Manini tikaué : miel d’abeille. En rapprochant et éloigna les doigts, c’est-à-dire en raccourcissant et rallongeant les fils, on imite l’action de lécher le miel. 18. Te kamo : le voleur. La main est tenue prisonnière dans boucle, on est brusquement libéré : ua hemo te kamo : voleur est prisonnier -pohoé te kamo : le voleur s’est sauvé

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20. Vahakapuo : donne-moi un morceau de fruit à pain. 21. Tokoàu metaki : l’alizé, les cumulus. 22. Ta ipi : marée haute, flot. 2$. Tai heke : marée basse jusant. Trois montagnes sous fort de zigzags entre deux fils parallèles dont celui du haut est tendu ou relâché. 24. E ûa motu : deux îles montagneuses. Si on écarte les deux figures vers les coins externes, on forme un grand tr« médian : te ava, la passe. 25. E ûa keâ, e ûa keho : deux pierres, deux blocs travaillés.

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26. Vaipae, baie de Ua Huka avec trois pics montagneux. 27. vai nui Hakaa : la grande baie de Taipivai et l’embouchure de la rivière principale. 28. Poho o Atea : la porte d’Atea qui écarta les blocs de roc lors de la séparation du ciel et de la terre. 29. Te ahi o Puaiki : le feu ou les étincelles de Puaiki. 30. Te ava tahi o Tu : l’unique passage de Tu (= dieu cyclopéen). 31. Haé-taa o Tu : la maison à poutres croisées de Tu (perches croisées au-dessus du faîte). 32. Mataiki : les Pléiades Souvent les mouvements du joueur ne se limitaient pas aux mains et aux doigts. On employait les dents, on entourait le genou, on passait même la tête à travers… D’après Von Den Steinen page 62 Les Marquisiens et leur art. Volume 2, 1928, 2005. 

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Mata, l’oeil et la maille

 » Depuis la fin du 19e siècle, certains anthropologues se sont intéressés à une activité qu’ils ont appelée « jeu de ficelle » (« string figure » ou « cat ‘s cradle » en anglais). Jusqu’au milieu du siècle dernier, ce jeu était encore très pratiqué dans la plupart des sociétés traditionnelles (océaniennes, inuit, amérindiennes, sud-américaines, aborigènes, africaines, asiatiques, etc.) Pour jouer, il suffit de disposer d’un fil d’un à deux mètres de long, puis de nouer ses deux extrémités pour en faire une « boucle » : le jeu consiste alors en une succession de « gestes » effectués sur le fil avec les doigts, mais aussi quelques fois avec les dents ou les pieds. Il s’achève sur une figure finale montrée à autrui.

La pratique des jeux de ficelle semble très ancienne. Probablement depuis des millénaires, des individus de tout âge ont exploré, par la manipulation, les possibilités infinies qu’offrent les déformations continues d’une boucle de ficelle que les mathématiciens appellent le « noeud trivial ». Des scientifiques et explorateurs ont réalisé au cours du 20e siècle des relevés ethnographiques de ces jeux. Grâce à ces travaux nous disposons de corpus provenant de nombreuses régions du monde. Certains d’entre eux contiennent la description de plus d’une centaine de jeux de ficelle. Une étude approfondie de ces corpus montre que la création de ces jeux a très certainement été le résultat d’un travail intellectuel autour des concepts de procédure, d’opération, de sous-procédure, de transformation et d’itération…

La création des jeux de ficelle : une activité mathématique ?

La création des jeux de ficelle semble relever des mathématiques à plusieurs niveaux. L’élaboration des procédures résulte manifestement d’un travail intellectuel d’organisation des opérations élémentaires. Elles nous apparaissent donc comme de véritables algorithmes. Ce travail d’organisation a vraisemblablement consisté à identifier des ensembles ordonnés d’opérations – les sous-procédures – ayant une action significative sur des substrats (positions particulières du fil) différents. Cette activité est de nature géométrique en ce sens qu’elle est basée sur l’ « étude » des modifications de certaines configurations spatiales. On peut penser que la connaissance de l’action des opérations élémentaires et des sous-procédures dans diverses situations donnait à ces créateurs une vue globale du jeu de ficelle dans le temps et l’espace. Eric Vandenriessche, Les jeux de ficelle : témoins d’une activité mathématique, CultureMATH – 20/01/2007 vanderdriessche07.1199566699.pdf   »

Lettre aux jeunes Marquisiens

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Greg Dening a souhaité envoyer un mot à la jeunesse marquisienne lors de l’ouverture du Festival des Marquises à Ua Pou. Cette lettre transmise à M. Robert Koenig et Mgr Le Cléac’h n’a pas été  lue lors des différents discours mais elle a été diffusée sur les ondes de Radio Marquises.

Mes chers amis des îles Marquises, kaoha !

Avec l’aide de Mgr Le Cléac’h et de M. Robert Koenig, je vous salue dans la paix et dans l’espérance !

Il y a 2000 ans de cela, vos ancêtres ont réa­lisé le voyage de migration le plus remar­quable de toute l’histoire de l’humanité. Ils ont quitté leur patrie, les îles Tonga et Samoa, pour découvrir 7000 Km plus loin de nou­velles îles, qu’ils ont nommées Terre des Hommes, Henua ‘Enata. Ce n’était pas enco­re la fin de leur aventure : quelques siècles plus tard, ils sont repartis vers le Nord-ouest découvrir de nouvelles îles – qu’ils nommè­rent îles Hawaii, puis vers le sud-est découvrir une autre île – qu’ils baptisèrent du nom de Rapa Nui.

Pour moi, Greg Dening, pouvoir être immer­gé dans l’histoire de votre peuple a été un pri­vilège qui a duré plus de 50 ans. Et j’ai tou­jours espéré deux choses : m’effacer, moi qui suis un étranger, après avoir raconté votre his­toire ; mais aussi, vous voir, vous les enfants de cette Terre des Hommes, écrire cette histoi­re : vous la dansez déjà, vous la gravez, vous la sculptez, il vous faut aussi l’écrire. Et mon plus grand espoir, au fond, le voici : que vous découvriez qui vous êtes dans cette connais­sance qui n’est pas la mienne, qui ne vient pas de moi mais de vos ancêtres, et des milliers de documents que j’ai lus.

Et c’est merveilleux que Mgr Le Cléac’h et M. Koenig aient pu mettre mes mots en fran­çais mon Récit aux îles Marquises 1797-1799, cet Account of the Marquesas Islands de William Crook, c’est mon dernier cadeau pour vous.

Je voudrais encore ajouter ceci :

Tout, tout ce que William Pascoe Crook, ce jeune Anglais de 22 ans, a écrit sur la vie de vos ancêtres d’il y a deux siècles, sur la vie des Marquisiens d’il y a huit générations, tout ce qu’il a écrit vient, en fait, de Timautete, de ce jeune garçon originaire de l’île de Tahuata et qui n’avait à l’époque que 14 ans.

C’est le thème de ce Festival des îles Marquises, celui des tuhuka ou des tuhuna,, celui de la connaissance et de la transmission de cette connaissance. J’espère donc que les jeunes gens de la Terre des Hommes seront inspirés par Timautete et qu’ils suivront son exemple, qu’ils auront envie de connaître leur histoire et celle de la Terre des Hommes, comme Timautete.

Kaoha mes amis, je vous dis merci, vous avez enrichi ma vie !

                     

Greg Dening

Ouverture officielle du 7ème festival des Marquises en présence du secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, Christian Estrosi

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(Tahitipresse) – Le festival des arts des Marquises, qui célèbre ses vingt ans d’existence, a débuté officiellement, dimanche, sa septième édition, en présence du secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, Christian Estrosi, mais également du haut commissaire Anne Boquet, du sénateur Gaston Flosse, du député Bruno Sandras et de plusieurs ministres du gouvernement UPLD (Union pour la démocratie). « Je ne suis pas venu à la rencontre de tel ou tel homme politique. Je suis venu au festival des Marquises pour rencontrer le peuple marquisien », a déclaré Christian Estrosi sur ce chapitre qui a ajouté sur l’absence du président de la Polynésie, Oscar Temaru : « Si certains ont choisi d’être absents, c’est leur problème ».

Festival des Marquises : Cérémonie d’ouverture ; Discours de Mr J-M RAAPOTO, Ministre de l’Education, représentant le Président du Gouvernement

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Kaoha nui to te Fenua Enata

Kaoha nui to Ua Pou

C’est toujours avec joie et avec une grande émotion que nous assistons à ce grand rassemblement de la famille marquisienne, à ce festival qui marque le réveil du peuple des Marquises : Te matavaa o te Henua Enata.

Cet événement est unique dans le Pacifique et probablement dans le Monde. Les îles de l’archipel rivalisent d’adresse, de performances mais il n’y a pas d’argent à gagner ; aucun spectacle n’est payant ; le ati enata se réunit et nous avons le privilège d’être vos invités. Notre gouvernement a apporté un soutien sans précédent à cet événement culturel pour témoigner de la solidarité de tous les Polynésiens, de notre fierté et de notre attachement à notre culture polynésienne, fondement de notre identité.

Ce festival est aussi l’occasion de valoriser les trésors archéologiques de nos îles ; à chaque festival de nouveaux sites sont restaurés, sortis de l’ombre de la nuit et de l’oublis, avec l’aide de scientifiques. Les bâtiments publics, les espaces culturels, les routes ont aussi bénéficié d’importants investissements de notre gouvernement.

Le Président Oscar Temaru a toujours soutenu le développement économique et culturel des Marquises, et il y a quelques jours encore, il est venu s’assurer personnellement de la bonne marche des préparatifs.

Le Ministre de l‘Equipement, n’a pas ménagé ses équipes notamment pour aménager le réseau routier et assurer le transport maritime.

Le Ministre de la Culture, a apporté un soutien technique et financier de plusieurs dizaines de millions au comité organisateur.

Le Ministère de l’Education a modestement contribué en mettant ses locaux scolaires à disposition des organisateurs. Tous les ministres ont voulu, dans leur domaine de compétence contribuer à la réussite de ce festival.

Mais au nom du gouvernement, je remercie également l’Etat pour sa contribution, notamment au transport et à la sécurité.

Que de chemin parcouru depuis que quelques-uns d’entre vous ont osé braver les interdits, les contraintes, les préjugés et les craintes superstitieuses pour redonner une place à votre culture ancestrale dans le présent et l’avenir des Marquisiens et de tous les Polynésiens. Vous avez par votre persévérance – trop souvent seuls – redonné aux jeunes de votre archipel la fierté d’être Marquisiens, l’envie de redécouvrir la culture de leurs ancêtres, l’envie de se la réapproprier, de la réinventer, de l’enrichir de nouveaux apports.

Ce sont les tatouages, les sculptures, le travail de la pierre et de l’os, les légendes, les haka aujourd’hui reconnus dans le monde entier, qui ont bénéficié du miracle de votre renouveau culturel.

Alors qu’en 1985, le regretté UKI avait supervisé la fabrication de deux pahu géants face à l’œil réprobateur de ceux qui y voyaient le réveil du paganisme, ce sont aujourd’hui des centaines de pahu marquisiens qui résonnent dans l’archipel et jusque dans les églises. Vos enfants commencent à battre les tambours dès la maternelle ! De nouveaux Tuhuka maîtrisent à présent l’art de leur fabrication.

C’est le troisième cycle des festivals qui débute aujourd’hui à Ua Pou. Votre île a vu naître cet événement fondateur en 1985. Nous vivons aujourd’hui le 7ième festival des Marquises et le troisième festival à Ua Pou. Le réveil, Te Matavaa en 1985, puis Te Mevaha ou la diffusion en 1995, puis aujourd’hui Te Tuhuka ou le spécialiste, celui qui sait et qui est reconnu pour son savoir ou son savoir-faire. J’y vois le symbole de la transmission des savoirs, la valorisation de vos héritages et de notre patrimoine commun. Notre culture, nos langues, notre identité.

Les enfants parlent marquisien entre eux, et ils en sont fiers. Et ils ont raison. Tout comme les Tuhuka transmettaient un savoir valorisé par la reconnaissance de la société, nous devons tous transmettre nos langues polynésiennes à nos enfants. Elles doivent être reconnues, avoir droit de cité. Elles sont notre expression et tout comme nous avons le droit de respirer, tout comme nous avons le droit d’exister, nous avons le droit et le devoir de faire vivre nos langues et notre culture polynésienne.

Quelle tristesse !! Il n’y a pas si longtemps encore, les enfants polynésiens devaient parler exclusivement le français à l’école. Il leur était interdit de parler dans leur langue maternelle sous peine de punitions sévères, souvent infamantes. Mais comme les réfractaires étaient trop nombreux pour être tous systématiquement corrigés, comme ils s’exprimaient spontanément et à tout bout de champ dans la langue de leurs parents, de zélés éducateurs ont imaginé un système ingénieux. Ils remettaient un coquillage au premier élève surpris à parler en langue polynésienne à charge pour lui de trouver un autre récalcitrant pour lui remettre le coquillage du tabou et de l’interdit. Finalement, c’est devenu un jeu ; les enfants ont intégré la contrainte, ils ont simplement continué à parler leur langue en cachette et beaucoup d’entre eux ont déserté l’école.

Nous payons aujourd’hui le prix de cette mise en concurrence des langues française et polynésienne : malgré les efforts soutenus de leurs maîtres, le taux moyen de réussite des enfants polynésiens aux évaluations nationales de français est inférieur de 6 points à la moyenne des seules Zones d’Education Prioritaires de métropole.

Opposer la langue française à nos langues polynésiennes n’est pas une bonne démarche. Limiter par la loi, comme par la punition autrefois, les espaces où nous avons le droit de nous exprimer dans nos langues polynésiennes, n’est pas la bonne solution.

Se réfugier derrière la constitution, qui n’est qu’une loi plus importante que les autres, pour refuser au peuple polynésien le droit naturel d’échanger et de débattre sur l’avenir de notre pays dans nos langues n’est pas une bonne démarche. Auriez-vous imaginé un seul instant venir à ce festival pour vous adresser à un peuple de muets ?

Etablir des hiérarchies entre les cultures en dévalorisant les langues polynésiennes, en marginalisant leur usage, en leur refusant l’accès aux espaces de débats publics de leurs représentants élus n’est pas une démarche respectueuse de notre identité.

Nous ne demandons qu’à pouvoir nous exprimer chez nous dans une langue de chez nous. Il est vrai, le français a toute sa place dans la société polynésienne contemporaine mais il ne doit pas prendre toute la place.

Les élus polynésiens veulent parler en langue polynésienne de la Polynésie au sein de l’assemblée de Polynésie. Pourquoi faudrait-il ouvrir des négociations pour cela ? Les députés français accepteraient-ils qu’on les oblige à ne parler qu’anglais à l’assemblée nationale ou même au parlement européen ? Ne trouveraient-ils pas cela humiliant et absurde? 

Accepteraient-ils de se plier à une telle décision imposée par d’autres sans aucun respect de leur identité et de leur histoire?

Je ne le crois pas.

Aussi, Monsieur le Ministre, je me tourne vers vous avec l’espoir que vous saurez porter notre message aux élus nationaux, au gouvernement de la France et au président de la République. Je vous confie ce coquillage et vous demande avec respect et déférence de le ramener symboliquement en métropole pour marquer la rupture avec une politique ressentie par les Polynésiens comme le déni de leur identité. Nous savons bien qu’il y a aussi en France, au sein même de la représentation nationale, une tradition de tolérance et de respect de l’autre prête à reconnaître notre droit à parler nos langues.

Car je dois vous le dire Monsieur le Ministre, nous ne négocierons pas la restriction de notre liberté d’expression et si le pouvoir parisien persiste à vouloir nous interdire de débattre dans nos langues à l’assemblée, il faudra que Madame le Haut Commissaire, garante de la légalité, se procure toute une cargaison de coquillages car les « petits représentants désobéissants » seront, je le crains très nombreux.

Comprenez-nous. Le mot REO, EO en marquisien signifie à la fois la langue et la voix ; nous interdire de parler notre langue c’est aussi nous priver de notre voix ! Alors, Monsieur le Ministre, si la loi ne nous respecte pas, devons- nous respecter la loi au mépris de ce qui constitue notre âme ?

Je vous invite par contre à faire avec nous le constat de notre Matavaa, au réveil de nos réalités culturelles, de notre ressenti.

Le festival des Marquises est une fête magnifique, organisée dans un esprit de paix et de communion : le résultat de la détermination des Marquisiens, de leur confiance dans leur culture, dans leurs valeurs. Tous les polynésiens doivent s’approprier cet exemple pour défendre dans le respect réciproque mais sans faiblesse notre patrimoine culturel, notre identité et notre liberté d’expression.

Bon festival à toutes et à tous et que vive Te Matavaa O Te Henua Enata.

Jean-Marius RAAPOTO

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