RENCONTRES EN POLYNESIE Victor Segalen et l’exotisme : Abbaye de Daoulas, Chemins du patrimoine en Finistère du 22 avril au 6 novembre 2011

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À l’extrême pointe de l’Europe et d’une péninsule étirée entre mer et océan, Chemins du patrimoine en Finistère réunit cinq sites patrimoniaux majeurs et tisse entre eux les liens d’une nouvelle politique culturelle.

Le projet culturel de « Chemins du patrimoine en Finistère » : la diversité culturelle

Dans un monde qui tend à uniformiser et à gommer les distances, les temps et les lieux, la question de la diversité est au cœur du projet culturel de l’Établissement public de coopération culturelle Chemins du patrimoine en Finistère. Cette question s’envisage dans le contexte de la Bretagne, d’une culture qui a su préserver ses traditions sans se départir d’une ouverture au monde et à la modernité. L’enjeu de ce projet réside dans ce double mouvement : le maintien d’un espace et d’un temps en prise avec l’ici sans oublier l’ailleurs, le proche sans oublier le lointain. La (re)connaissance des cultures est une condition de cette diversité.

Le projet ainsi défini donne un cadre aux expositions de l’Abbaye de Daoulas en même temps qu’il spécifie et oriente la « rencontre » des cultures autour du rapport à la fois banal et complexe entre le Même et l’Autre et la façon toute aussi complexe dont il peut être envisagé dans sa restitution aux publics.

En 2011, l’exposition « Rencontres en Polynésie, Victor Segalen et l’exotisme » aborde la rencontre avec l’Autre par le biais du premier grand voyage que fit l’écrivain breton en 1903-1904 en Polynésie.

Philippe Ifri, directeur général

segalen-lexotisme.1305369355.jpgGeorge-Daniel de Monfreid (1856-1929) Portrait de Victor Segalen, 1909 Huile sur toile Collection particulière. La toile peinte dans l’atelier de Monfreid, 4 rue Liancourt à Paris, représente Segalen lisant une Histoire de la Peinture française sur fond d’œuvres de Gauguin données à Monfreid : La Barque et l’Idole à la perle, bois sculpté à Tahiti, aujourd’hui au musée d’Orsay.

 

La pensée de Victor Segalen constitue un outil étonnamment actuel d’exploration pour la rencontre avec l’Autre. Il renouvelle radicalement la notion d’exotisme au début du 20e siècle et la modernité et la singularité de sa pensée persistent encore aujourd’hui. Très tôt dans son œuvre, il soulève le problème des cultures et des traditions extra-européennes en voie de disparition sous l’effet de la colonisation (poids économique et joug religieux imposés par les colons). La vision d’une culture en déclin (en l’occurrence les Maoris) lui fait « comprendre que, désormais, sa tâche sera de sentir et d’exprimer la saveur du Divers » en explorant le monde.

 

L’exposition met l’accent sur la période polynésienne de la vie de Segalen, avant ses grands voyages en Chine. Elle présente des œuvres et des objets européens, en dialogue avec des pièces venues de Polynésie, jouant la carte du « mélange d’exotismes ».

 

pages-de-segalen-lexotisme1.1305368891.jpgÎles Marquises Tiki, 19e siècle Boulogne-sur-Mer, Château-Musée. Cet objet a été offert par Ernest Hamy, fondateur du musée du Trocadéro, au musée de Boulogne en 1878. Il s’agit d’un magnifique exemple de tiki de bois au visage encore marqué par les ciselures du tatouage.

 

Le Breton débarque aux îles Marquises en 1903, il a vingt-cinq ans, et y découvre une culture pour laquelle il se passionne. Au contact de ses habitants, il élabore peu à peu une nouvelle conception de l’exotisme, qui trouve parallèlement sa source dans l’art de Paul Gauguin, profondément admiré par Segalen. Revêtant le costume de l’ethnologue, il écrit un roman publié en 1907, Les Immémoriaux, par lequel il tente de raviver les anciennes traditions polynésiennes qui sont, selon lui, sur le point de disparaître. À travers ce texte, Segalen donne la parole aux « naturels » eux-mêmes, qui témoignent dans le passé comme dans le présent des échanges et des relations qui se sont noués entre les indigènes et les « hommes à la peau blême ».

 

La Bretagne quant à elle apparaît comme le seuil de la découverte de lointains mystérieux, comme une première étape vers un retour aux origines, mythe très prégnant dans l’histoire de la pensée européenne dont Segalen ne se départit pas. Mais le désir de voyage et de confrontation avec le Divers naît aussi à cette époque d’un ensemble de phénomènes culturels et sociaux importants : la littérature et les arts orientalistes, les Expositions universelles, le développement de la philologie et de l’anthropologie.

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L’exposition a pour ambition de vérifier la modernité des idées de Segalen au début du 20e siècle, dans un contexte colonial qui mêle conquêtes marchandes et territoriales et discours sur l’altérité. Elle invite également le visiteur à s’approprier ces idées pour évaluer leur résonance aujourd’hui. Elle souhaite enfin montrer la part de métissage qu’ont connue les sociétés des mers du Sud, sans nier la violence dont elles ont été les victimes.

 

Article publié avec l’autorisation des Chemins du patrimoine en Finistère

 

Exposition : du 22 avril au 6 novembre

  • Avril, mai, juin, octobre et novembre :

tous les jours (sauf le lundi) de 13h30 à 18h30

  • Juillet et août :

tous les jours de 10h30 à 18h30

  • Septembre :

jusqu’au 18, tous les jours de 10h30 à 18h30

à partir du 19, tous les jours (sauf le lundi) de 13h30 à 18h30

bracelets-de-cheveux-humains.1305372835.jpgÎles Marquises Bracelets de cheveux humains, vers 1840-1844. Rochefort, musée d’Art et d’Histoire. Ces pièces ont été rapportées par l’océaniste Pierre-Adolphe Lesson au 19e siècle. Les bracelets de cheveux (parfois ceux des victimes de guerre) servaient comme ornement de poignets des grands chefs, qui, par ce biais, s’accaparaient la force du vaincu.

Catalogue de l’exposition :

Rencontres en Polynésie – Victor Segalen et l’exotisme

Ouvrage sous la direction de Roger Boulay et Patrick Absalon

coédité avec l’Abbaye de Daoulas (Finistère)
Exposition à l’abbaye de Daoulas (Finistère) du 22 avril au 6 novembre 2011

Editeur : Somogy 192 pages, 160 illustrations broché avec rabats 22 x 27 x 1,6  cm Poids : 930 g  35 €

Code article ISBN-9782757204627 paru le 4 mai 2011.

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Dossiers Enseignant  Presse

 

Copyright Les chemins du patrimoine en Finistère

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Marquises – La mort de Pakoko, le récit du soldat vosgien Georges Winter

 

     Lors du Vème festival des îles Marquises, en décembre 1999, il fut présenté dans la bonne humeur une série de sketchs racontant à la manière locale des faits de l’histoire des îles Marquises. Ces scènes ayant été filmées et diffusées sur les ondes de RFO, toute la Polynésie a pu en prendre connaissance. Deux grandes figures rebelles du passé furent évoquées : celles du « roi » Iotete de l’île Tahuata et celle du chef de guerre de Nuku Hiva Pakoko. L’histoire de Iotete est assez bien connue ; mais celle de Pakoko ne l’est presque pas. Pourtant la dignité, le courage et la droiture incontestables de ce chef marquisien devrait servir de modèle pour tout jeune Polynésien d’aujourd’hui, surtout que les témoignages publiés ci-dessous sont irréfutables. Il ne s’agit pas, dans cet article, de raviver un quelconque passif, mais de restituer l’Histoire aux populations telle qu’elle a été (et non telle qu’on voudrait qu’elle ait été) et qu’il faut assumer les brûlures de celle-ci. Il s’en dégage de grandes leçons, qui permettent de mieux comprendre le message d’espoir que vivent les populations actuelles à travers la reconnaissance de leur culture et de leurs particularismes au sein de l’entité de la Polynésie française. Il me paraît temps, surtout pour la génération montante, de la considérer assez adulte pour assumer l’héritage de son legs, aussi triste ait-il été à certaines époques. Et certainement, comme dans les histoires d’amour, étant bien informée sera-t-elle à mieux de pardonner.

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     L’annexion militaire de l’archipel des îles Marquises par la France au milieu du XIXème siècle ne se passa pas sans quelques heurts avec les populations locales : au groupe Sud, à Tahuata, le « roi » Iotete déclara la guerre aux Français, assiégea le fort de leur garnison au fusil et au canon et dix sept marins et officiers devaient y perdre la vie. Dans le groupe Nord des Marquises, à Nuku Hiva, le chef Pakoko commandita le massacre de cinq soldats à Taiohae, le 28 janvier 1845. Le 21 février, après toute une série de représailles envers la population, Pakoko se rendit avec trois de ses guerriers au lieutenant Almaric, lequel commandait la garnison. Il fut jugé dans les formes légales et fusillé. De ses trois complices, l’un fut acquitté, les deux autres condamnés à la déportation à Eiao où ils y restèrent jusqu’en 1852.

     Pakoko était chef de guerre à Nuku Hiva ; son influence y était grande et certains étrangers voyaient en lui l’homme qui possédait la stature pour prétendre à être reconnu comme roi de l’île, davantage que le « roi » Temoana qui était une création de circonstance pour servir à la légitimité des actes de prise de possession de l’île. Il est certain que Pakoko représentait la seule véritable opposition à l’ordre nouveau représenté par Dupetit-Thouars et les missionnaires.

     Les circonstances qui ont amené l’ouverture des hostilités entre les Marquisiens de Nuku Hiva et les troupes françaises, n’ont été et ne seront jamais parfaitement élucidées. Selon l’écrivain de marine Max Radiguet1, Pakoko aurait été humilié du fait que ses filles n’auraient pas été admises à monter à bord des navires de guerre au mouillage. Selon la vox populi, qui étrangement subsiste près d’un siècle et demi après les faits et continue de colporter sa version, la plus jeune fille de Pakoko aurait été surprise à la rivière par une bande de soldats venus y laver leur linge et aurait subi leur viol collectif. Cette version s’avère plausible.

     Un témoin direct des événements, le soldat G. Winter, raconte dans le style et avec les mots de son époque les événements dans son journal « Un vosgien tabou à Nouka-Hiva », publié dans le Bulletin de la Société de Géographie de l’Est » à Nancy en 1882.

 Jean-Louis CANDELOT

r-gillotin_-baie-de-taiohae_dec1844.1289684365.jpg     René Gillotin – Baie de Taiohae – Décembre 1844

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radiguet_case-marquisienne.1272493788.jpg    Max Radiguet – Case marquisienne

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radiguet_-rade-de-taiohae_fort-collet-a-gauche.1272560865.jpg    Radiguet – Rade de Taiohae – Fort Collet à gauche

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radiguet_-des-guerriers.1272493260.jpg    Max Radiguet – Guerriers Marquisiens

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le-breton_morai-d-un-chef_nouka-hiva.1272493455.jpg    Le Breton – Morai d’un chef à Nouka Hiva

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gillotin_indigenes-au-corps-peint-devant-leur-case.1272561056.JPG    R. Gillotin – Indigenes au corps peint devant leur case -1844

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max_radiguet_-pae-pae_taiohae.1272561536.jpg     Radiguet – Cases & tohua (taha koika) – Taiohae

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le-breton_figuier-gigantesque.1272460392.jpg    Le Breton – Figuier gigantesque à Nouka Hiva – 1836

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le-breton_corvettes-baie-nouka-hiva.1272494373.jpg    Le Breton – Corvettes dans la baie de Nouka Hiva

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le-breton_case-des-naturels_-nouka-hiva.1272459086.jpg     Le Breton – Cases des Naturels à Nouka Hiva – 1836

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radiguet_le-fort-collet_taiohae.1272562445.jpg    Radiguet – Taiohae & le fort Collet

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rene-gillotin-portaits-aquarelles-nouka-hiva-1844.1272460774.jpg    René Gillotin – Portrait de Pakoko – Décembre 1844

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lieu-de-l_execution-de-pakoko_.1272459465.jpg     Rocher contre lequel eut lieu l’exécution de Pakoko

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goupil_funerailles_nouka-hiva.1272457642.jpg     Goupil – Scène funéraire à Nouka Hiva -1836

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Bibliographie :

Candelot, Jean-Louis. « Chronique du passé – 1845 : La mort de Pakoko, chef de guerre et martyr de Nuku Hiva ».  Tahiti-Pacifique magazine, n° 113, septembre 2000

Jacquin, François. « De Constantinople à Tahiti : seize ans d’aquarelles autour du monde en suivant René Gillotin ». Paris : Karthala, 1997, 174 pages.

Winter, Georges. « Un Vosgien tabou à Nuka-Hiwa, Souvenirs de voyage d’un soldat d’infanterie de marine». Résumé par J.V. Barbier. Bulletin de la Société de Géographie de l’Est, tome 4. Nancy, 1882

Radiguet, Max. « Les derniers sauvages : la vie et les mœurs aux îles Marquises (1842-1859) ». Paris : Duchartre et van Bugenhoudt, 1929, 240 pages.

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Autre témoignage : La mort de Pakoko, le récit de Maximilien-René Radiguet

Tahuata (îles Marquises) en 1774 : Huiles et gravures de William Hodges

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Vue de la baie de la Résolution [Tahuata] dans les Marquises Peinture sur toile 495.3 x 635 mm  © National Maritime Museum, Greenwich, Londres, Ministère de la Défense

Les peintures du Pacifique de William Hodges célèbrent l’exploration britannique. Ce peintre paysagiste a été nommé par l’Amirauté pour enregistrer les lieux découverts au cours du deuxième voyage de Cook entrepris avec la «Résolution» et l’ « Aventure », de 1772 à 1775. Il réalisa principalement des dessins et des croquis  qui ont servis de base pour d’autres plus formels et convertis beaucoup plus tard en gravures dans le récit officiel du voyage de Cook. W. Hodges a également fait quelques peintures à l’huile sur le voyage mais la plupart, en particulier les tableaux les plus grands, ont été peints à Londres à son retour. Le National Maritime Museum détient 26 huiles relatives au voyage, dont 24 ont été peintes pour l’Amirauté ou acquises par elle.

L’objectif principal de Cook lors de cette expédition était de localiser, si possible, le fameux mais inconnu continent austral, et de développer les connaissances des îles du Pacifique central. Les enregistrements de Hodges des profils côtiers ont été en partie importants pour des raisons de navigation.

Cette toile   « View of Resolution Bay in the Marquesas » a été peinte sur place. Ces peintures de Hodges montrent l’influence de la pratique de prendre à bord des navires des profils côtiers : une technique pour laquelle les officiers ont été régulièrement formés. D’ailleurs l’enseignement était l’une des tâches de William Hodges sur le navire. Toutefois, ces œuvres sont remarquablement peu conventionnelles de la tradition artistique de la peinture de paysage et elles montrent singulièrement la tentative d’un artiste occidental se frottant pour la première fois aux effets de la lumière dans l’hémisphère Sud.

Le traitement pittoresque de Hodges des terres exotiques et son habileté dans le rendu des effets de lumière sont particulièrement illustrées par les tableaux comme  « Vue du Cap de bonne-espérance » , «Monuments sur le île de Pâques» et « Vue dans la province de Oparee, Tahiti ». Le premier a été peint in situ en 1772. Son travail pour l’Amirauté se termine à la fin de l’année 1778 et en 1779, il s’embarqua pour l’Inde.

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The « Resolution » in the Marquesas, 1774

Le canot en arrière-plan est d’un type connu dans les Marquises, et suggère que Hodges fait ce dessin d’un bateau, alors que la «Résolution» était à l’ancre dans la baie de Tahuata. En théorie, cette oeuvre doit dériver de la collection de l’Amirauté, mais de cette collection bon nombre des dessins des voyages de Cook ont été  par la suite dispersés et la provenance détaillée de celui-ci n’est pas connu. Il a été acheté pour le Musée de Colnaghi de Londres en juillet 1957 par l’Association pour la recherche marine (MacPherson Funds).

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Woman of Santa Christina – Drawn from nature by W. Hodges – Engraved by J. Hall – Published Feb. 1st 1777 London

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This finely engraved original antique print of a woman of Santa Christina Island was engraved by Robert Benard and was published in French edition of Cooks voyages in 1785

Lien :  William Hodges (1744 – 1797) © National Maritime Museum, Greenwich, London

Lettre des Marquises, Vaitahu le 1er mars 1839

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  En ce début d’année 1839, la voilure toute blanche d’une goélette glissait vers le nord. Mgr Rouchouze, premier évêque d’Océanie se dirigeait sur l’archipel des îles Marquises Il avait pris avec lui sept jeunes missionnaires. Leur Supérieur et Préfet apostolique était le P. Caret, un Breton à l’œil ardent. La « petite troupe » comptait deux autres Bretons : le P. Ernest Heurtel, de Saint-Brieuc ; le P. Mathias Gracia, des environs de Rennes ; un Normand de l’Orne, le P. Potentien Guilmard ; un Mayennais de Laval, le P. Saturnin Fournier ; un Tourangeau, le P. François de Paule Baudichon et le Frère coadjuteur Ladislas Ruault, de l’Ille-et-Vilaine. Les plus âgés n’avaient pas quarante ans ; le plus jeune en avait vingt-six à peine, tous animés de la même décision apostolique. De l’archipel qu’ils allaient conquérir à la foi, ils ne savaient que de peu de choses. La préoccupation de l’évêque et de ses compagnons s’en allait vers leurs trois confrères arrivés à Vaitahu six mois plus tôt… Le 3 février, dans la nuit, les missionnaires en robe blanche découvraient les masses sombres de la hautaine île Tahuata dévalant en gorges étranglées jusqu’aux rivages*.

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In Annales de la Propagation de la Foi Tome 12 Janvier 1840 pages 92-94

*Secrets, candeurs et ferocites de cannibales : Aux iles Marquises / R.P. Mouly Dalmas ; illustrations de P. Clouet – Paris : Editions de l’Arc, 1949

Iles Marquises — Fête donnée à Noukahiva — Extrait d’un rapport fait à M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, par M. Collet, capitaine de corvette, commandant l’île de Noukahiva

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Taiohaï, Fort Collet, le 30 octobre 1842.

     Depuis longtemps une grande fête se préparait, ce qui m’engageait à presser les travaux du fort, ignorant ce que pouvait occasionner la réunion de quatre peuples à Taiohaë ; cette fête se remettait de jour en jour, afin de pouvoir en faire les préparatifs, qui ne se terminaient pas ; enfin, le 13 octobre parut être celui fixé pour la solennité. Voulant bien disposer tout le monde de la baie, je profitai d’un dimanche pour aller chez tous les chefs, les voir et leur faire quelques petits présents qui leur fussent agréables pour la cérémonie. Je me fis accompagner par M. Rohr, lieutenant d’artillerie, qui commence à parler le kanak. Tous me reçurent on ne peut mieux; partout sur mon passage je fus appelé et obligé d’entrer dans une foule de cases, pour y prendre du lait de coco, du fruit à pain, ou une espèce de popoye qu’on faisait à l’instant. A la vérité, cela valait un collier à une femme, une paire de boucles d’oreilles à une autre, un couteau à celui-ci, un rasoir à celui-là, cependant le plus souvent rien, ce qui ne modifiait nullement la satisfaction que chacun paraissait éprouver. Je rentrai au fort, extrêmement satisfait des dispositions que j’avais trouvées chez tous les sauvages, sans la moindre exception. Le 12, à deux heures de l’après-midi, Témoana, escorté de quelques indigènes en grand costume, vint m’inviter, ainsi que toute la garnison, à aller au koïka, ce que j’acceptai pour moi et un officier, mais je refusai pour les troupes, par des raisons que je ne lui donnai pas ; il me supplia de me faire accompagner d’au moins 80 hommes armés, me faisant valoir que les Hapas et les Taïpiis ne venaient que pour nous voir, et que les Français étant à Noukahiva cette fête était probablement la dernière de ce genre ; que particulièrement les Taïpiis n’étaient jamais venus et qu’ils ne reviendraient probablement jamais ; qu’il avait dit que nous étions leurs amis et qu’ils ne nous connaissaient pas ; je cédai enfin à ses instances, me promettant de prier le commandant de la Boussole de m’envoyer quelques hommes en remplacement de ceux que j’emmenais avec moi, ce qu’il m’accorda peu après dans la visite que je lui fis avec le roi, qui se rendit à son bord pour lui faire la même invitation. Il fut arrêté que la Boussole m’enverrait 40 hommes au fort quand je le quitterais, et qu’elle ferait un salut de 9 coups de canon à huit heures en hissant le pavillon. Témoana me dit qu’il viendrait le lendemain me chercher pour me montrer le chemin et faire son entrée au koïka, en même temps que les Français qui devaient m’accompagner.

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     Le 13, à 6 heures du matin, le rappel fut battu, on distribua à chaque homme deux paquets de cartouches, l’un avec et l’autre sans balles : on chargea les armes ; le roi vint nous chercher comme il me l’avait promis. A 6 heures 3/4, confiant au capitaine Fouques la garde du fort avec 120 hommes qui lui restaient, plus les 40 de la Boussole, nous partîmes à la tête de 80 hommes, composés de 15 tirailleurs, 25 marins, 40 soldats et 2 tambours, 3 officiers dut fort et 4 de la Boussole. Arrivé au sentier qui conduit au koïka, je fis former les troupes sur un rang ; elles furent suivies d’une cinquantaine de kanaks aussi en armes, qui nous attendaient sur la plage. Après avoir, pendant trois quarts d’heure, parcouru un sentier étroit et difficile, qui conduisait dans le ravin assez profond où nous nous rendions, j’aperçus parmi les arbres le lieu de la fête : nous étions à 50 pas des maisons qui entourent le koïka. Je fis faire halte et former sur deux rangs. Nous n’avions jusque-là rencontré que peu d’indigènes ; je les supposais déjà au rendez-vous. Nous étions à peine en ordre qu’une voix assez forte prononça quelques paroles qui furent suivies du cri de guerre des sauvages ; il fut répété trois fois avec un ensemble d’autant plus étonnant, qu’il paraissait poussé par trois ou quatre cents hommes portant de ces larges poitrines que vous leur connaissez : l’épaisseur du bois et les accidents de terrain nous dérobaient leur vue. La férocité de ces cris, répétés par l’écho du silencieux ravin et des vallées voisines, produisit sur les figures une impression d’étonnement dont je ne pus me défendre moi-même. Je fis faire le roulement, et nous entrâmes, tambour battant, dans un carré long entouré de maisons en appentis, sans façades intérieures, et placées sur une élévation d’un mètre qui forme un trottoir tout autour de la place intérieure, plantée de grands arbres qui y donnent un ombrage éternellement frais. A ma grande surprise, je n’aperçus que peu d’hommes, mais 6 à 700 femmes étaient accroupies sous les appentis et sur le trottoir du pourtour, qui, entre les maisons et la cour, occupe un espace de 3 à 4 mètres. Nous fûmes reçus par les vieillards, qui toujours président les fêtes, et par le grand-prêtre, qui, me prenant par la main, me désigna les maisons et le trottoir du petit côté de droite, qui nous étaient réservés. Je remarquai sur toutes les figures de ces vieux sauvages un air de contentement de nous voir parmi eux, ce qui contribua à me convaincre que la marque de confiance que nous leur donnions nous faisait faire un grand pas dans leur affection. Je dirigeai les troupes à la place qui leur était désignée, et après quelques recommandations aux hommes et aux officiers, je fis reposer sur les armes pour attendre les événements dans cette position. Cette précaution prise, je descendis dans le milieu du koïka ; j’allai voir les femmes des chefs que je connaissais déjà. Partout je fus accueilli avec une cordialité vraiment touchante : c’était à qui me prendrait la main. Le roi, qui me suivait, m’indiqua la place qu’occupaient les femmes des trois peuples qui, comme nous, étaient ses hôtes : les Hapas étaient à notre droite dans les cases du grand côté, à leur suite et vis à vis de nous étaient les Teiis, à notre gauche les Taioas et les Taïpiis-oumis de la baie du Contrôleur. J’avais à peine terminé, que Témoana me demanda si je voulais qu’il fît entrer les hommes, ce à quoi je répondis affirmativement. L’intérieur alors se remplit d’indigènes dans toute la beauté et l’originalité de leur parure : on fit prendre les tams-tams dans la maison tabou, on les plaça au milieu de la cour, ils furent aussitôt entourés de kanaks qui s’accroupirent et furent eux-mêmes enveloppés d’un cercle de guerriers en grand costume, se tenant debout et faisant face au centre ; c’étaient les Teiis qui allaient chanter leur tamaï. Témoana me fit placer dans l’intérieur de cette réunion, qui me reçut avec un orchestre composé principalement de trois tams-tams de différentes grandeurs, deux petits, un très grand : ce dernier était entouré de tapa blanche et rouge et surmonté d’une tête de mort sans chairs : la peau sur laquelle on devait battre était celle d’un requin (elle était tendue par un moyen analogue à celui en usage chez nous). On comptait, en outre, dans l’orchestre, autant d’instruments qu’il y avait de mains, dont le battement se mariait aux voix avec une cadence et un ensemble surprenant. Un vieillard donna la voix, et le calme profond des collines fut de nouveau troublé par le cri de guerre que nous connaissions déjà ; il fut suivi du tamaï des Teiis. Ce concert dura quelque temps ; il fut terminé par une décharge de mousqueterie, que Témoana fit faire à ses hommes, les seuls qui eussent apporté des fusils. Au même instant on vint porter devant le front de bataille de nos troupes assez de feuillage pour en couvrir le trottoir qu’elles occupaient, puis on y déposa des cochons sortant du four, des fruits à pain coupés en deux, des cocos et des cannes à sucre. Je fis former les faisceaux, et le repas des makaoui (nom qu’ils nous donnent) commença. Là ne se bornèrent pas toutes les attentions qu’on eut pour nos hommes. Comme on s’aperçut qu’ils ne quittaient pas leurs rangs et que personne ne pouvait boire dans des espèces de petites pirogues pleines d’eau qui avaient été apportées en même temps que les comestibles, une dizaine de sauvages, pendant tout le temps que dura la fête, furent chargés de leur donner à boire dans de grands bambous fermés par une extrémité, taillés en sifflets de l’autre, contenant environ deux sceaux d’eau. La longueur de ces vases permettait de servir les consommateurs à cinq ou six pas, ce qui leur procurait l’avantage de se rafraîchir sans bouger de leurs postes. Après le chant des Teiis, celui des Hapas eut lieu dans le même ordre ; vint ensuite celui des Taioas, puis enfin celui des Taïpiis, dont le cri de guerre parut encore plus féroce que celui des trois premiers peuples ; mais, à part cela, toutes les figures indiquaient le plaisir et la confiance ; et, chose étonnante, que j’avais déjà remarquée dans d’assez nombreuses réunions, où il était cependant question de partages d’intérêt, jamais de dispute, la plus grande soumission aux injonctions des vieillards ou des chefs, quelle que soit leur exigence, sans empressement, il est vrai, mais en gens qui ont l’air de dire avec indifférence : « Nous allions faire telle ou telle chose, les vieillards et les chefs ne le veulent pas, faisons ce qu’ils disent, ils savent mieux que nous ce qui doit avoir lieu. » Quelques sauvages vinrent danser devant nos hommes, comme pour leur montrer leur agilité et la vigueur de leurs poses. Une femme taïpii y vint aussi sans aucun vêtement. Les étrangers demandant à voir le cheval de Témoana, on l’envoya chercher ; le roi le monta et fit quelques tours au trot, puis au galop, sans avoir pris la précaution de se faire faire place ; mais elle ne manqua pas, car tous se sauvaient sur son passage avec l’expression de la crainte. Cependant une espèce de colosse taïpii, plus brave que les autres, et se croyant sans doute d’une grande force, ce qui devait être, dit : «Qu’est-ce que c’est que ce cochon-là ; » (car vous savez qu’ils appellent le cheval Pouaca Piki Kenana, cochon qui porte l’homme) «Ce n’est rien, je suis plus fort que ça.» Témoana qui avait entendu l’espèce de défi du présomptueux, lança son cheval ; le Taïpii sortit de la foule et se mit en devoir d’exécuter ce qu’il avait dit. Témoana, qui avait été piqué de cette audace, heurta cet homme debout au corps, l’envoya rouler dans la poussière à deux ou trois mètres, et continua comme si de rien n’était. Le malheureux se releva avec là plus piteuse figure que j’ai vue de ma vie. Attribuant cet événement à une maladresse, le docteur et moi nous nous approchâmes, et grande fut notre surprise de le trouver entouré de gens qui, au lieu de le plaindre, lui riaient au nez, en ayant presque l’air de demander bis : c’est alors que j’appris ce qui avait donné lieu à l’accident.

     Chaque peuple ayant terminé ses chants et payé son écot, nous nous mîmes en devoir de régler le nôtre. Je fis descendre les troupes, que je fis placer dans le sens de la longueur de la cour, et elles exécutèrent des feux de peloton, de division et de deux rangs, à poudre, avec un ensemble qui leur attira de nombreuses marques d’admiration de tous les indigènes qui étaient présents. Je fis, en dernier lieu, charger les armes à balles, et nous sortîmes du koïka, tambour battant, et enchantés les uns des autres. Le roi nous reconduisit ; de retour au fort, je fis faire, à sa prière, une salve de neuf coups de canon, pour que, disait-il, ses invités entendissent de près le bruit du pouiketa. Il parut fier de nous avoir pour amis, et heureux de la confiance que nous lui avions montrée en tenant prendre part à la fête qui venait d’avoir lieu, et à laquelle assistaient pour la première fois des troupes européennes, Comme moi, Amiral, vous conclurez, sans doute, que pour le moment nous sommes on ne peut mieux avec les Teiis, ce que, du reste, leur conduite à notre égard me prouve chaque jour.

in Annales maritimes et coloniales Tome 83 Revue coloniale 1843

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William Leblanc raconte à sa manière cette fête dans un livre publié à Paris, 52 années plus tard !

     Je me souviens que, quelques mois après notre arrivée à Nouka-Hiva (17 décembre 1842), je fus témoin d’une grande koïka, fête en l’honneur de l’amiral Dupetit-Thouars. Té Mohana, roi de la baie de Tahiohaé, vint inviter M. Collet, gouverneur, et tous les Français à y assister. Ce cas était extraordinaire, car, sui­vant les coutumes, je le répète, les étrangers sont exclus de toutes les cérémonies indigènes.

     Le lendemain, dès le matin, le roi, accompagné de tous les chefs de la baie, vint au fort, en grand costume de guerre, cher­cher les autorités françaises, et, vers dix heures, l’état-major, accompagné d’un peloton de cinquante hommes de troupe, se mit en marche. Une heure après, l’on arrivait au houla-houla, qui ne sert qu’aux grandes solennités.

     Une multitude innombrable remplissait déjà l’enceinte ; à notre entrée, elle poussa le cri mille fois répété de : Kaoha, Farani, meïtaï Farani / Bonjour, Français, bons Français !

     On fît ranger le peloton au fond du quadrilatère qui forme l’enceinte, et l’on fît manœuvrer, puis exécuter quelques feux de peloton, des charges à volonté qui produisirent une grande joie parmi les naturels.

     Une des cases avait été préparée pour recevoir les chefs ; la chaire du grand prêtre était entourée d’une quantité de cochons rôtis, de fruits à pain également rôtis, de cocos et de grandes calebasses de popoye.

     La foule n’attendait que le signal du grand prêtre pour man­ger ; il le donna enfin, et tous se mirent à jouer des mâchoires.

     Les officiers mangèrent du cochon rôti et du fruit à pain, ce qui parut faire beaucoup de plaisir à tous ces bons sauvages. Les soldats trouvèrent le cochon excellent ; aussi, plus d’un en empor­ta-t-il un morceau pour son repas du soir.

     Le festin terminé, deux jeunes garçons et deux jeunes filles sor­tirent de la foule et exécutèrent des danses très échevelées, sautant en ouvrant les bras avec force et les ramenant ensuite gracieusement au-dessus de leur tête ornée de fleurs. Tout cela était accompagné des chants de la foule et des sons assourdissants de leur tam-tam, du papaki et des battements de main de tous les assistants.

     À un signe de Pakoko, tous les bruits cessèrent, et le plus grand silence régna.

     Le roi Té Mohana monta un cheval qu’il avait reçu en cadeau de l’amiral, et fit trois ou quatre fois le tour de l’enceinte au galop ; cette démonstration fit beaucoup d’impression sur les naturels qui poussaient des exclamations à n’en plus finir, car c’était le premier cheval que l’on vît dans l’île. Le roi se tenait sur la bête aussi solidement que l’eût fait un singe de cirque. Les danses recommencèrent un moment, et, quand elles furent ter­minées, le grand prêtre harangua la foule.

     Les chefs entrèrent en conférence, et nous nous retirâmes, accompagnés des mêmes cris qui nous avaient accueillis à notre arrivée.

in William Leblanc Souvenirs d’un vœux Normand 1895   Réédité « Au vent des îles » 2006

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Le cannibale avait de si bonnes dents de Sagesse

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Cannibale recueilli par la Mission après avoir lui-même échappé à un clan voisin lorsqu’il transportait une victime humaine destinée au site sacré de sa vallée sur l’île de Hiva Oa. Photographie de Louis Gauthier

 

En 1888, Louis Stevenson écrivait : « C’est une escroquerie. J’avais classé ces îles comme celles ayant la population la plus bestiale ; ils sont en fait bien meilleurs, bien plus civilisés que nous le sommes. Je connais un vieux chef, Koomua, un vrai cannibale en son temps, qui dévorait ses ennemis à son retour chez lui, après les avoir trucidés. Or c’est un parfait gentilhomme, excessivement aimable, franc et homme de bon sens ».