Iles Marquises — Fête donnée à Noukahiva — Extrait d’un rapport fait à M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, par M. Collet, capitaine de corvette, commandant l’île de Noukahiva

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Taiohaï, Fort Collet, le 30 octobre 1842.

     Depuis longtemps une grande fête se préparait, ce qui m’engageait à presser les travaux du fort, ignorant ce que pouvait occasionner la réunion de quatre peuples à Taiohaë ; cette fête se remettait de jour en jour, afin de pouvoir en faire les préparatifs, qui ne se terminaient pas ; enfin, le 13 octobre parut être celui fixé pour la solennité. Voulant bien disposer tout le monde de la baie, je profitai d’un dimanche pour aller chez tous les chefs, les voir et leur faire quelques petits présents qui leur fussent agréables pour la cérémonie. Je me fis accompagner par M. Rohr, lieutenant d’artillerie, qui commence à parler le kanak. Tous me reçurent on ne peut mieux; partout sur mon passage je fus appelé et obligé d’entrer dans une foule de cases, pour y prendre du lait de coco, du fruit à pain, ou une espèce de popoye qu’on faisait à l’instant. A la vérité, cela valait un collier à une femme, une paire de boucles d’oreilles à une autre, un couteau à celui-ci, un rasoir à celui-là, cependant le plus souvent rien, ce qui ne modifiait nullement la satisfaction que chacun paraissait éprouver. Je rentrai au fort, extrêmement satisfait des dispositions que j’avais trouvées chez tous les sauvages, sans la moindre exception. Le 12, à deux heures de l’après-midi, Témoana, escorté de quelques indigènes en grand costume, vint m’inviter, ainsi que toute la garnison, à aller au koïka, ce que j’acceptai pour moi et un officier, mais je refusai pour les troupes, par des raisons que je ne lui donnai pas ; il me supplia de me faire accompagner d’au moins 80 hommes armés, me faisant valoir que les Hapas et les Taïpiis ne venaient que pour nous voir, et que les Français étant à Noukahiva cette fête était probablement la dernière de ce genre ; que particulièrement les Taïpiis n’étaient jamais venus et qu’ils ne reviendraient probablement jamais ; qu’il avait dit que nous étions leurs amis et qu’ils ne nous connaissaient pas ; je cédai enfin à ses instances, me promettant de prier le commandant de la Boussole de m’envoyer quelques hommes en remplacement de ceux que j’emmenais avec moi, ce qu’il m’accorda peu après dans la visite que je lui fis avec le roi, qui se rendit à son bord pour lui faire la même invitation. Il fut arrêté que la Boussole m’enverrait 40 hommes au fort quand je le quitterais, et qu’elle ferait un salut de 9 coups de canon à huit heures en hissant le pavillon. Témoana me dit qu’il viendrait le lendemain me chercher pour me montrer le chemin et faire son entrée au koïka, en même temps que les Français qui devaient m’accompagner.

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     Le 13, à 6 heures du matin, le rappel fut battu, on distribua à chaque homme deux paquets de cartouches, l’un avec et l’autre sans balles : on chargea les armes ; le roi vint nous chercher comme il me l’avait promis. A 6 heures 3/4, confiant au capitaine Fouques la garde du fort avec 120 hommes qui lui restaient, plus les 40 de la Boussole, nous partîmes à la tête de 80 hommes, composés de 15 tirailleurs, 25 marins, 40 soldats et 2 tambours, 3 officiers dut fort et 4 de la Boussole. Arrivé au sentier qui conduit au koïka, je fis former les troupes sur un rang ; elles furent suivies d’une cinquantaine de kanaks aussi en armes, qui nous attendaient sur la plage. Après avoir, pendant trois quarts d’heure, parcouru un sentier étroit et difficile, qui conduisait dans le ravin assez profond où nous nous rendions, j’aperçus parmi les arbres le lieu de la fête : nous étions à 50 pas des maisons qui entourent le koïka. Je fis faire halte et former sur deux rangs. Nous n’avions jusque-là rencontré que peu d’indigènes ; je les supposais déjà au rendez-vous. Nous étions à peine en ordre qu’une voix assez forte prononça quelques paroles qui furent suivies du cri de guerre des sauvages ; il fut répété trois fois avec un ensemble d’autant plus étonnant, qu’il paraissait poussé par trois ou quatre cents hommes portant de ces larges poitrines que vous leur connaissez : l’épaisseur du bois et les accidents de terrain nous dérobaient leur vue. La férocité de ces cris, répétés par l’écho du silencieux ravin et des vallées voisines, produisit sur les figures une impression d’étonnement dont je ne pus me défendre moi-même. Je fis faire le roulement, et nous entrâmes, tambour battant, dans un carré long entouré de maisons en appentis, sans façades intérieures, et placées sur une élévation d’un mètre qui forme un trottoir tout autour de la place intérieure, plantée de grands arbres qui y donnent un ombrage éternellement frais. A ma grande surprise, je n’aperçus que peu d’hommes, mais 6 à 700 femmes étaient accroupies sous les appentis et sur le trottoir du pourtour, qui, entre les maisons et la cour, occupe un espace de 3 à 4 mètres. Nous fûmes reçus par les vieillards, qui toujours président les fêtes, et par le grand-prêtre, qui, me prenant par la main, me désigna les maisons et le trottoir du petit côté de droite, qui nous étaient réservés. Je remarquai sur toutes les figures de ces vieux sauvages un air de contentement de nous voir parmi eux, ce qui contribua à me convaincre que la marque de confiance que nous leur donnions nous faisait faire un grand pas dans leur affection. Je dirigeai les troupes à la place qui leur était désignée, et après quelques recommandations aux hommes et aux officiers, je fis reposer sur les armes pour attendre les événements dans cette position. Cette précaution prise, je descendis dans le milieu du koïka ; j’allai voir les femmes des chefs que je connaissais déjà. Partout je fus accueilli avec une cordialité vraiment touchante : c’était à qui me prendrait la main. Le roi, qui me suivait, m’indiqua la place qu’occupaient les femmes des trois peuples qui, comme nous, étaient ses hôtes : les Hapas étaient à notre droite dans les cases du grand côté, à leur suite et vis à vis de nous étaient les Teiis, à notre gauche les Taioas et les Taïpiis-oumis de la baie du Contrôleur. J’avais à peine terminé, que Témoana me demanda si je voulais qu’il fît entrer les hommes, ce à quoi je répondis affirmativement. L’intérieur alors se remplit d’indigènes dans toute la beauté et l’originalité de leur parure : on fit prendre les tams-tams dans la maison tabou, on les plaça au milieu de la cour, ils furent aussitôt entourés de kanaks qui s’accroupirent et furent eux-mêmes enveloppés d’un cercle de guerriers en grand costume, se tenant debout et faisant face au centre ; c’étaient les Teiis qui allaient chanter leur tamaï. Témoana me fit placer dans l’intérieur de cette réunion, qui me reçut avec un orchestre composé principalement de trois tams-tams de différentes grandeurs, deux petits, un très grand : ce dernier était entouré de tapa blanche et rouge et surmonté d’une tête de mort sans chairs : la peau sur laquelle on devait battre était celle d’un requin (elle était tendue par un moyen analogue à celui en usage chez nous). On comptait, en outre, dans l’orchestre, autant d’instruments qu’il y avait de mains, dont le battement se mariait aux voix avec une cadence et un ensemble surprenant. Un vieillard donna la voix, et le calme profond des collines fut de nouveau troublé par le cri de guerre que nous connaissions déjà ; il fut suivi du tamaï des Teiis. Ce concert dura quelque temps ; il fut terminé par une décharge de mousqueterie, que Témoana fit faire à ses hommes, les seuls qui eussent apporté des fusils. Au même instant on vint porter devant le front de bataille de nos troupes assez de feuillage pour en couvrir le trottoir qu’elles occupaient, puis on y déposa des cochons sortant du four, des fruits à pain coupés en deux, des cocos et des cannes à sucre. Je fis former les faisceaux, et le repas des makaoui (nom qu’ils nous donnent) commença. Là ne se bornèrent pas toutes les attentions qu’on eut pour nos hommes. Comme on s’aperçut qu’ils ne quittaient pas leurs rangs et que personne ne pouvait boire dans des espèces de petites pirogues pleines d’eau qui avaient été apportées en même temps que les comestibles, une dizaine de sauvages, pendant tout le temps que dura la fête, furent chargés de leur donner à boire dans de grands bambous fermés par une extrémité, taillés en sifflets de l’autre, contenant environ deux sceaux d’eau. La longueur de ces vases permettait de servir les consommateurs à cinq ou six pas, ce qui leur procurait l’avantage de se rafraîchir sans bouger de leurs postes. Après le chant des Teiis, celui des Hapas eut lieu dans le même ordre ; vint ensuite celui des Taioas, puis enfin celui des Taïpiis, dont le cri de guerre parut encore plus féroce que celui des trois premiers peuples ; mais, à part cela, toutes les figures indiquaient le plaisir et la confiance ; et, chose étonnante, que j’avais déjà remarquée dans d’assez nombreuses réunions, où il était cependant question de partages d’intérêt, jamais de dispute, la plus grande soumission aux injonctions des vieillards ou des chefs, quelle que soit leur exigence, sans empressement, il est vrai, mais en gens qui ont l’air de dire avec indifférence : « Nous allions faire telle ou telle chose, les vieillards et les chefs ne le veulent pas, faisons ce qu’ils disent, ils savent mieux que nous ce qui doit avoir lieu. » Quelques sauvages vinrent danser devant nos hommes, comme pour leur montrer leur agilité et la vigueur de leurs poses. Une femme taïpii y vint aussi sans aucun vêtement. Les étrangers demandant à voir le cheval de Témoana, on l’envoya chercher ; le roi le monta et fit quelques tours au trot, puis au galop, sans avoir pris la précaution de se faire faire place ; mais elle ne manqua pas, car tous se sauvaient sur son passage avec l’expression de la crainte. Cependant une espèce de colosse taïpii, plus brave que les autres, et se croyant sans doute d’une grande force, ce qui devait être, dit : «Qu’est-ce que c’est que ce cochon-là ; » (car vous savez qu’ils appellent le cheval Pouaca Piki Kenana, cochon qui porte l’homme) «Ce n’est rien, je suis plus fort que ça.» Témoana qui avait entendu l’espèce de défi du présomptueux, lança son cheval ; le Taïpii sortit de la foule et se mit en devoir d’exécuter ce qu’il avait dit. Témoana, qui avait été piqué de cette audace, heurta cet homme debout au corps, l’envoya rouler dans la poussière à deux ou trois mètres, et continua comme si de rien n’était. Le malheureux se releva avec là plus piteuse figure que j’ai vue de ma vie. Attribuant cet événement à une maladresse, le docteur et moi nous nous approchâmes, et grande fut notre surprise de le trouver entouré de gens qui, au lieu de le plaindre, lui riaient au nez, en ayant presque l’air de demander bis : c’est alors que j’appris ce qui avait donné lieu à l’accident.

     Chaque peuple ayant terminé ses chants et payé son écot, nous nous mîmes en devoir de régler le nôtre. Je fis descendre les troupes, que je fis placer dans le sens de la longueur de la cour, et elles exécutèrent des feux de peloton, de division et de deux rangs, à poudre, avec un ensemble qui leur attira de nombreuses marques d’admiration de tous les indigènes qui étaient présents. Je fis, en dernier lieu, charger les armes à balles, et nous sortîmes du koïka, tambour battant, et enchantés les uns des autres. Le roi nous reconduisit ; de retour au fort, je fis faire, à sa prière, une salve de neuf coups de canon, pour que, disait-il, ses invités entendissent de près le bruit du pouiketa. Il parut fier de nous avoir pour amis, et heureux de la confiance que nous lui avions montrée en tenant prendre part à la fête qui venait d’avoir lieu, et à laquelle assistaient pour la première fois des troupes européennes, Comme moi, Amiral, vous conclurez, sans doute, que pour le moment nous sommes on ne peut mieux avec les Teiis, ce que, du reste, leur conduite à notre égard me prouve chaque jour.

in Annales maritimes et coloniales Tome 83 Revue coloniale 1843

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William Leblanc raconte à sa manière cette fête dans un livre publié à Paris, 52 années plus tard !

     Je me souviens que, quelques mois après notre arrivée à Nouka-Hiva (17 décembre 1842), je fus témoin d’une grande koïka, fête en l’honneur de l’amiral Dupetit-Thouars. Té Mohana, roi de la baie de Tahiohaé, vint inviter M. Collet, gouverneur, et tous les Français à y assister. Ce cas était extraordinaire, car, sui­vant les coutumes, je le répète, les étrangers sont exclus de toutes les cérémonies indigènes.

     Le lendemain, dès le matin, le roi, accompagné de tous les chefs de la baie, vint au fort, en grand costume de guerre, cher­cher les autorités françaises, et, vers dix heures, l’état-major, accompagné d’un peloton de cinquante hommes de troupe, se mit en marche. Une heure après, l’on arrivait au houla-houla, qui ne sert qu’aux grandes solennités.

     Une multitude innombrable remplissait déjà l’enceinte ; à notre entrée, elle poussa le cri mille fois répété de : Kaoha, Farani, meïtaï Farani / Bonjour, Français, bons Français !

     On fît ranger le peloton au fond du quadrilatère qui forme l’enceinte, et l’on fît manœuvrer, puis exécuter quelques feux de peloton, des charges à volonté qui produisirent une grande joie parmi les naturels.

     Une des cases avait été préparée pour recevoir les chefs ; la chaire du grand prêtre était entourée d’une quantité de cochons rôtis, de fruits à pain également rôtis, de cocos et de grandes calebasses de popoye.

     La foule n’attendait que le signal du grand prêtre pour man­ger ; il le donna enfin, et tous se mirent à jouer des mâchoires.

     Les officiers mangèrent du cochon rôti et du fruit à pain, ce qui parut faire beaucoup de plaisir à tous ces bons sauvages. Les soldats trouvèrent le cochon excellent ; aussi, plus d’un en empor­ta-t-il un morceau pour son repas du soir.

     Le festin terminé, deux jeunes garçons et deux jeunes filles sor­tirent de la foule et exécutèrent des danses très échevelées, sautant en ouvrant les bras avec force et les ramenant ensuite gracieusement au-dessus de leur tête ornée de fleurs. Tout cela était accompagné des chants de la foule et des sons assourdissants de leur tam-tam, du papaki et des battements de main de tous les assistants.

     À un signe de Pakoko, tous les bruits cessèrent, et le plus grand silence régna.

     Le roi Té Mohana monta un cheval qu’il avait reçu en cadeau de l’amiral, et fit trois ou quatre fois le tour de l’enceinte au galop ; cette démonstration fit beaucoup d’impression sur les naturels qui poussaient des exclamations à n’en plus finir, car c’était le premier cheval que l’on vît dans l’île. Le roi se tenait sur la bête aussi solidement que l’eût fait un singe de cirque. Les danses recommencèrent un moment, et, quand elles furent ter­minées, le grand prêtre harangua la foule.

     Les chefs entrèrent en conférence, et nous nous retirâmes, accompagnés des mêmes cris qui nous avaient accueillis à notre arrivée.

in William Leblanc Souvenirs d’un vœux Normand 1895   Réédité « Au vent des îles » 2006

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Le cannibale avait de si bonnes dents de Sagesse

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Cannibale recueilli par la Mission après avoir lui-même échappé à un clan voisin lorsqu’il transportait une victime humaine destinée au site sacré de sa vallée sur l’île de Hiva Oa. Photographie de Louis Gauthier

 

En 1888, Louis Stevenson écrivait : « C’est une escroquerie. J’avais classé ces îles comme celles ayant la population la plus bestiale ; ils sont en fait bien meilleurs, bien plus civilisés que nous le sommes. Je connais un vieux chef, Koomua, un vrai cannibale en son temps, qui dévorait ses ennemis à son retour chez lui, après les avoir trucidés. Or c’est un parfait gentilhomme, excessivement aimable, franc et homme de bon sens ».

Les musées de Metz Métropole présentent du 16 janvier au 30 mars 2009 une exposition intitulée : « La massue des Marquises »

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La massue des Marquises

    Premier opus du nouveau cycle « Inventaire à la Prévert », cette exposition est organisée autour d’une très belle et énigmatique massue en bois provenant des îles Marquises en Polynésie. À la fois arme véritable et symbole de pouvoir, l’objet comporte d’étonnants motifs sculptés caractéristiques de l’art marquisien. Conservée dans les réserves des musées de Metz Métropole, cette arme est présentée pour la première fois.                                                      

la-massue-des-marquises-musee-metz.1232957652.jpgDes dessins, des gravures, des livres et des cartes anciennes, datant essentiellement des 18ème et 19ème siècles, expliquent la provenance, la fonction et le contexte de cet objet très éloigné de nos propres références culturelles et esthétiques. Complétant la présentation, deux exceptionnelles statuettes en bois d’une divinité marquisienne sont mises en relation avec la massue. Quelques textes introductifs permettent de faire le lien entre les documents présentés et la massue placée au centre de l’exposition.

    Cette exposition a aussi pour objectif d’évoquer les « terres lointaines » et les grands voyages qui ont mis aux Européens en contact avec ces territoires et ces populations aux traditions si différentes.

    Cette exposition bénéficie des prêts consentis par quatre institutions détenant des œuvres majeures permettant d’éclairer l’histoire et le parcours de la massue de Metz. Il s’agit de cartes anciennes et d’ouvrages de James Cook conservés à la médiathèque du Pontiffroy, à Metz ; de statuettes prêtées par le musée de la Castre, à Cannes ; de dessins originaux et de gravures provenant du musée des Beaux-Arts de Chartres ; de photographies anciennes et de dessins originaux prêtés par le département Marine du service historique de la Défense, à Vincennes.

    Ainsi inauguré, le cycle de petites expositions intitulé «Inventaire à la Prévert» sera prioritairement consacré à la présentation d’œuvres conservées dans les réserves du musée. Il s’agit d’objets méconnus, souvent singuliers et rares. Ces objets n’ont jamais été montrés ou ne l’ont pas été depuis très longtemps. Le choix des œuvres sera volontairement éclectique et, essentiellement, hors des grands domaines patrimoniaux pour lequel le musée est principalement connu. Ainsi les collections ne faisant pas l’objet de présentations permanentes seront-elles privilégiées : ethnologie, histoire naturelle, souvenirs historiques …

    Cette manifestation est accompagnée d’un petit journal présentant l’objet en détail et fournissant des éléments d’explication, textes et images, sur son contexte culturel, historique et les circonstances de son arrivée à Metz.  

    L’iconographie contenue dans ce petit journal, pour partie différente de celle de l’exposition, est un complément et un prolongement de la visite.

    Deux Visites Passion sous la conduite du commissaire de l’exposition auront lieu le dimanche 25 janvier à 15h00 et à 16h00 (réservation obligatoire).

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Source http://musees.ca2m.fr/site/medias/Ressources_presse/DP-marquises.pdf  & http://musees.ca2m.fr/site/element_111.php

Marquises : Code Dordillon, Règlement du 20 mars 1863, sur la conduite des indigènes de l’île Nuka-Hiva.

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Le Commandant des îles Marquises et autres Établissements français de l’Océanie, Commissaire Impérial aux îles de la Société, aux îles Marquises,

PAROLE pour rendre meilleure la terre de Nuka-Hiva.

TITRE PRELIMINAIRE.

1° Le grand chef de l’île Nuka-Hiva commande à toute la population indigène.

2° Les chefs de district commandent dans leurs districts.

3° II y aura dans chaque district un chef, un juge, un chef mutoi et deux conseillers. Ces trois fonctionnaires seront nommés par le Directeur des affaires indigènes.

CHAPITRE I. Du grand-chef.

4° Au grand-chef de l’île Nuka-Hiva appartient de diriger le peuple. C’est à lui de faire exécuter les lois pour le bien du pays.

5° C’est au grand-chef qu’il appartient de régler les querelles de district à district.

6° C’est au grand-chef qu’appartient la direction des fusils, de la poudre et autres munitions de guerre.

7° C’est au grand-chef qu’il appartient de juger les fautes commises par les chefs, ou par les personnes notables, et les fautes graves des habitants.

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CHAPITRE II. Des chefs de districts.

8° Les chefs veilleront dans leurs districts respectif à l’exécution des lois et soutiendront de leur autorité les juges et les mutois.

9° Les chefs feront connaître au peuple les lois du Gouvernement.

10° Les chefs feront connaître au grand-chef tout ce qui se passe d’important dans leurs districts.

11° Ils enverront chaque mois un messager pour informer le grand-chef de ce qui se passe dans leurs districts.

CHAPITRE III. Des juges de districts.

12° Les juges sont chargés de juger les infractions aux lois. Ils doivent sans s’occuper des personnes n’avoir égard qu’à la justice et ne recevoir aucun présent de la part des parties.

13° Les juges feront connaître au chef le jugement qu’ils ont porté.

14° Les jugements n’auront lieu ni le dimanche ni les jours de fêtes.

CHAPITRE IV. Des chefs mutois et des mutois.

15° Les mutois sont chargés de la police de l’île chacun dans leur district.

16° Ils feront connaître au chefs de leurs districts les noms de ceux qui auront commis quelqu’infraction au lois ou qui auront troublé la tranquillité publique, ils les conduiront chez le chef ou chez le juge.

17° Les mutois n’emprisonneront personne sans sujet. Ils s’acquitteront fidèlement de leur charge ; sans quoi ils seront punis eux-mêmes.  

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CHAPITRE V. Du mariage.

18° II est expressément défendu à une femme d’avoir plusieurs maris et à un homme d’avoir plusieurs femmes, sous peine d’emprisonnement et de travaux publics.

19° Lorsqu’un homme et une femme auront été validement unis par le mariage, leur union sera indissoluble.

20° Lorsque la femme légitime viendra à mourir, alors seulement le mari pourra prendre une autre femme. Il en sera de même pour la femme à la mort de son mari.

21° Que le mari et la femme ne se séparent pas sans sujet. Le mari qui, sans sujet, quittera sa femme, ou la femme qui, sans sujet, quittera son mari, sera condamné à cinq jours au moins d’un travail public, et à un mois au plus, et de plus à se réunir.

22° C’est au mari à choisir le lieu d’habitation pour la femme. C’est au mari à gouverner, c’est au mari à fournir à sa femme la nourriture, les vêtements et tout ce qui lui est nécessaire. Qu’ils s’aiment mutuellement, qu’ils vivent en paix. Que personne ne prenne la femme de son prochain.

23° Celui qui aura abusé de la femme d’un autre, sera condamné un travail public de dix jours au moins, et de quarante jours au plus et à autant de jours de prison.

24° Que les femmes ou les filles n’aillent point à bord des navires ; c’est expressément défendu. La femme ou la fille qui ira à bord d’un navire, sans permission, sera emprisonnée et condamnée à un travail public de dix jours au moins et de vingt jours au plus.

25° Que les garçons et les filles aillent à l’école dans toutes les vallées. Les parents qui n’enverront pas leurs enfants à l’école seront condamnés à un travail public de un jour, et de cinq jours au plus pour chaque jour d’absence de leur enfant.

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CHAPITRE VI. De la propriété.

26° Les propriétaires conservent leurs droits sur leurs propriétés comme par le passé.

27° C’est au propriétaire de la terre à régler les droits de l’usufruitier.

28° C’est au propriétaire de la terre à régler les droits de celui auquel il a été accordé l’usage des fruits de sa terre.

29° L’usufruitier n’est qu’usufruitier.

30° Celui auquel le propriétaire n’accorde que l’usage des fruits, n’aura pas d’autre droit.

31° Que l’usufruitier n’abatte pas les arbres à pain, ni les cocotiers, les mio, les tamanu, ni les autres grands arbres sans la permission du propriétaire.

32° Que celui qui habite sur une terre dont la propriété ne lui a pas été contestée jusqu’alors, soit regardé comme en étant le propriétaire véritable.

33° S’il s’élève quelque contestation au sujet d’un terrain, on prendra des arbitres qui décideront en dernier ressort et sans qu’aucun des contendants puisse se plaindre de la décision. Que personne n’abatte les arbres d’un autre sans sa permission.

34° Celui qui aura abattu les grands arbres qui ne lui appartiennent pas, sera condamné à deux jours au moins d’un travail public et à vingt jours au plus et de plus à payer les arbres.

35° Que personne ne cueille, sans permission, les fruits à pain d’un autre. Celui qui cueillera sans permission, les fruits à pain d’un autre, sera condamné à deux jours au moins d’un travail public et à cinq jours au plus.

36° Que personne ne cueille les cocos d’un autre sans sa permission. Celui qui cueillera sans permission les cocos d’un autre, sera condamné à un travail public de deux jours au moins et de dix jours au plus.

37° Que personne ne coupe les feuilles de cocotier d’un autre sans sa permission. Celui qui coupera sans permission les feuilles de cocotier d’un autre, sera condamné à un travail public de cinq jours au moins et de vingt jours au plus.

38° II est expressément défendu de cueillir sans permission les fruits à pain ou les cocos d’un autre qui se trouvent auprès de l’habitation, mais on peut cueillir à la montagne des fruits à pain ou des cocos, si l’on a faim ou soif, mais on ne peut pas en emporter sans permission.

39° II n’y a point de cochons sauvages. Les cochons errants dans la vallée appartiennent au chef de la vallée. Il en est de même des poules et autres animaux dits sauvages. Celui qui aura tué ou volé le cochon d’un autre, sera condamné à le payer et de plus à un travail public de deux jours au moins et de cinq jours au plus.

40° Les animaux qui portent la marque d’un propriétaire appartiennent à ce propriétaire.

41° On ne chassera pas sans permission, les cochons et les poules dits sauvages. Lorsque le propriétaire des cochons voudra aller à la recherche de ses cochons errants dans la vallée, il en préviendra auparavant le chef, et, s’il y consent, il pourra alors les chasser, et s’il parvient à prendre un cochon, il le fera voir au chef et ne l’emportera pas auparavant. Il en sera de même des poules et autres animaux.

42° Lorsque l’usufruitier abandonnera la terre sur laquelle il avait permission de rester, il pourra emporter ses cochons et ses poules, mais s’il les laisse ils appartiendront au propriétaire de la terre et il ne pourra plus les réclamer. Il en sera de même pour celui qui n’a que la permission de se nourrir des fruits de la terre.

43° Que personne ne s’empare de la terre d’un autre.

44° Que personne ne prenne injustement les richesses d’un autre. Celui qui aura volé les richesses d’un autre, sera condamné à le payer et de plus à un travail public de dix jours au moins et de quarante jours au plus. S’il y a eu des circonstances aggravantes, comme par exemple l’effraction, il pourra être condamné à une peine proportionnée à la gravité de la faute.

45° Les richesses appartiennent à leur propriétaire, comme par le passé, il peut en faire ce que bon lui semble.

46° Les cochons appartiennent à leur propriétaire, comme par le passé, il peut en faire ce que bon lui semble.

47° La case ou la maison appartient à son propriétaire, comme par le passé, il peut en faire ce que bon lui semble.

48° Les bœufs du Gouvernement restent la propriété du Gouvernement. Il est défendu de les tuer, et il sera donné une récompense à ceux qui prendront soin de ces animaux et qui les conduiront à Taio-Hae.

49° Les baleinières, les pirogues appartiennent à leurs propriétaires, comme par le passé, ils peuvent en faire ce que bon leur semble, ils en ont seuls la jouissance.

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CHAPITRE VII. Défenses diverses.

50° Qu’on ne fasse plus dessécher les morts, qu’on les enterre le lendemain du décès. Celui qui fera dessécher un mort, sera condamné à vingt jours de prison au moins et à quarante au plus, et de plus il travaillera autant de jours sur la voie publique.

51° Qu’on ne fasse plus d’eau-de-vie de coco, qu’on n’achète pas d’eau-de-vie des étrangers et qu’on n’en donne pas aux autres. Celui qui fera de l’eau-de-vie de coco, qui achètera de l’eau-de-vie des étrangers ou qui en donnera aux autres, sera condamné à un jour de travail public au moins et dix jours au plus.

52° II est défendu de battre le tambour à la manière païenne. Celui qui battra le tambour à la manière païenne sera condamné à un travail public de cinq jours au moins et de vingt au plus.

53° Les chants païens et indécents sont défendus. Celui qui chantera des chants païens ou lascifs, des Uta, des Mumu, etc., sera condamné à un travail public de un jour au moins et de dix au plus.

54° II est défendu de s’oindre d’Eka ou d’huile de coco, de porter des colliers de fruits de pandanus et des habits couverts d’odeurs. Celui ou celle qui se couvrira d’Eka, qui portera des colliers de fruits de pandanus ou qui portera des habits couverts d’odeurs et d’huile de coco sera condamné à un travail public de cinq jours au moins et de vingt jours au plus.

55° Le tatouage est défendu. Le tatoueur et celui qui se fera tatouer, l’un et l’autre seront condamnés à dix jours de prison et à un travail public pendant deux mois au moins et trois mois au plus.

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56° II est défendu d’aller nu, de se baigner nu, soit sur le bord de la mer soit dans les ruisseaux. Celui qui ira nu sur la voie publique, qui se baignera nu dans les ruisseaux ou sur le bord de la mer sera condamné à un travail public de un jour au moins et de dix jours au plus.

57° Les Mau ou repas pour les morts à la manière païenne sont défendus. Celui qui donnera un Mau à la manière païenne sera condamné à un travail public de dix jours au moins et de vingt jours au plus et de plus à la prison pendant le même temps.

58° Que tous les lieux sacrés des païens soient rendus profanes. Que toute œuvre servile cesse les jours de dimanche et de fête. Celui qui travaillera les jours de dimanche et de fête sera condamné à un travail public de deux jours au moins et de dix jours au plus.

59° Que personne ne maltraite son prochain, ne le frappe ou ne le tue. Celui qui aura frappé ou maltraité de coups son prochain sera puni d’un jour de prison au moins et de dix jours au plus et de plus condamné à un travail public de un jour au moins et de deux mois au plus.

60° Celui qui aura tué un autre sera emprisonné jusqu’au jugement et sera condamné à mort, mais la sentence ne sera mise à exécution qu’après confirmation du jugement par l’autorité supérieure.

61° Que les fusils et la poudre soient réunis dans une case indiquée par le grand-chef. Il est défendu d’acheter des fusils et de la poudre sans permission. Celui qui, sans permission, aura acheté des fusils et de la poudre, sera condamné à deux jours de travail public et les fusils et la poudre seront confisqués et déposés chez le grand-chef.

62° II est défendu au propriétaires des embarcations et des navires de transporter sans permission les indigènes dans une autre terre pour y habiter, sous peine de prison et d’un travail public de dix jours au moins et de vingt jours au plus.

63° II est défendu de s’en aller à bord des navires sans la permission du grand-chef.

64° Celui qui sans permission se fera embarquer à bord d’un navire sera à son retour condamné à dix jours au moins et vingt jours au plus de travaux publics.

65° II est défendu d’exciter à la guerre. Celui qui excitera à la guerre sera condamné à deux jours au moins et à vingt jours au plus de travaux publics.

66° II est défendu de répandre de faux bruits de guerre. Celui qui répandra de faux bruits de guerre sera condamné cinq jours au moins et à vingt jours au plus de travaux publics.

67° II est défendu de menacer et de faire semblant de vouloir tuer quelqu’un, soit avec un fusil, soit avec une hache, sous peine de deux jours de travaux publics au moins et de dix jours au plus.

68° II est défendu de mettre le feu aux broussailles de la vallée, sans en avoir demandé l’autorisation au chef, sous peine de cinq jours au moins de travaux publics et de vingt jours au plus.

69° II n’appartient qu’au propriétaire de mettre le feu aux broussailles de sa propriété, après en avoir obtenu la permission du chef, afin d’éviter tout accident.

CHAPITRE VIII. Des routes.

70° Les routes ou chemins publics sont destinés à faciliter les communications de district à district, afin de maintenir la bonne harmonie parmi les populations.

71° Tout habitant condamné à des journées de travail, sera tenu de travailler aux routes.

72° Les journées de travail pourront cependant être rachetées au prix de un franc par journée et au profit du district sur le territoire duquel se trouve le chemin.

73° Le Directeur des affaires indigènes est spécialement chargé de surveiller les travaux ci-dessus spécifiés et du tracé des chemins.

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CHAPITRE IX. Dispositions générales.

74° Qu’on aille et qu’on vienne dans toute l’île, soit par terre, soit par mer, de vallée en vallée et de baie en baie, sans que personne soit maltraité.

75° Que tous soient unis et s’aiment mutuellement.

76° Les juges, afin de réprimer les infractions au présent règlement, pourront appliquer de un à dix jours de prison et trente journées de travail public. Les infractions méritant une punition plus sévère que celles laissées à l’appréciation des juges sont déférées au grand-chef de Taio-Hae.

77° Le Directeur des affaires indigènes des Marquises est chargé de la publication en langue marquésane des dispositions précédentes dans le Messager de Nuka-Hiva.

78° Le Secrétaire Général est chargé de l’exécution du présent règlement, qui sera enregistré au premier bureau du secrétariat général.

Fait à Papeete, le 20 mars 1863

Signé : E. G. De La RICHERIE.

Par le Commandant Commissaire Impérial :

Le Secrétaire Général pre, Signé : HUBERT.

 

La légende de la création des îles Marquises

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Joseph Kaiha nous conte la légende de la Création des iles Marquises (movie flash youtube ou audio en mp3) ; ci-dessous, une autre variante de la légende)

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Le soleil brillait sur la mer

       Les légendes, les histoires appartiennent à ceux qui savent les dire… Et aussi à ceux qui savent rêver en les écoutant. Alors, accompagné du fond sonore des tambours qui, au loin, rythmaient les chants de la koika enana ressuscitée (autrefois la grande fête marquisienne, à caractère d’ostentation, sur une place publique à gradins aménagée spécialement et appelée tohua koika), dans le murmure du ressac de la plage proche, sous la voûte dorée des myriades de constellations qui font la magie de la nuit des îles, René Haiti Uki entreprit de conter sa version de la création du Fenua Enata, la Terre des Hommes, connue en Occident sous le nom d’îles Marquises… 

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Eia i na po omua E pohue a’a Oatea me ta ia vehine o Atanua

Il y a longtemps, longtemps, le soleil brillait sur la mer,

mais dans la mer il n’y avait pas d’île.

 

Vivaient en ce temps-là Oatea et sa femme Atanua .

Ils n’avaient pas de maison.

Puisqu’il n’y avait pas d’île

Pour construire les maisons.

 

Alors Atanua dit à son mari :

« On ne peut pas bien vivre sans maison. »

Oatea ne répondit pas.

Il pensait :

 « Comment vais-je faire pour construire une maison ? »

Oatea invoqua les dieux, ses ancêtres.

 

 Un soir, il dit à Atanua :

 « Cette nuit, je vais construire notre maison.

Maintenant je sais comment faire. »

 

II faisait nuit.

La voix d’Oatea s’entendait seule dans le noir.

 

Il dansait et chantait :

Aka-Oa e, Aka-Poto e, Aka-Nui e, Akaïti e, Aka-Pito e, Aka-Hana e, Haka-Tu te Hae.

 

L’invocation finie, le travail commença.

 L’emplacement fut choisi : dans le milieu de l’Océan.

 

Deux piliers furent dressés : Ua Pou.

 

Une longue poutre fut placée sur les deux piliers :

Hiva Oa.

 

Alors il fallut assembler les piliers, la poutre.

 Le toit devant et le toit en arrière, Te ka’ava ao, te ka’ava tua.

C’est Nuku-Hiva.

 

La maison est couverte de feuilles de cocotiers tressées, Fatu.

 

La maison était grande.

Il fallait neuf feuilles de cocotier tressées

Pour la couvrir dans sa longueur :

O Fatuiva.

 

C’est long le travail de tresser les feuilles de cocotier.

Et de faire de la corde avec de la bourre de coco.

Le temps passe, il passe vite.

Oatea travaille, travaille sans arrêt.

 

Soudain Atanua crie à son mari :

« La lumière du jour commence à éclairer l’horizon du ciel. »

O Tahuata.

 

« Moho l’oiseau du matin chante déjà »

 Mohotani.

 

Oatea sans s’arrêter répond :

« Je finis. Il me reste à creuser un trou

Pour y mettre tout le surplus de feuilles

Et de bourre de coco » :

O Ua Huka.

 

Alors le soleil se lève et illumine l’Océan.

Voici la maison construite par Oatea.

 

Atanua sa femme s’écrie :

Ei, ei, ei, ua ao, ua ao, O Eiao.

Ua Pou,

Hiva Oa,

 Nuku Hiva,

Fatu Hiva,

Mohotani,

Tahuata,

 Ua Huka

et Eiao,

 

 voici donc les îles ruisselantes de lumière dans le soleil levant.

                                                                                                Texte de Jean-Louis Candelot

Le réveil des Marquises

Le musée du quai Branly rend hommage à l’art de Polynésie et à ses traditions aujourd’hui réinventées. Reportage aux îles Marquises, au cœur d’une culture en plein renouveau.

par Hortense Meltz, envoyée spéciale du magazine « Beaux Arts »

« Les Marquises, c’était l’archipel du silence. Mes parents refusaient de me raconter les rituels, les légendes marquisiennes car, pour eux, « c’était diabolique. Ils avaient été « lavés » par les missionnaires. On ne dansait plus sur les rythmes marquisiens, l’artisanat était en plein déclin, quelques vieux sculpteurs continuaient à travailler dans l’indifférence générale.» Nous sommes en 1968.

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Benjamin Teikitutoua, Président du Comité organisateur du festival des Marquises en décembre2007. Photographie prise lors du départ des délégations

À l’époque, Benjamin Teikitutoua est adolescent, à Ua Pou, l’une des six îles habitées de l’archipel marquisien. Aujourd’hui, il préside le festival des arts des Marquises. En décembre 2007, pendant une semaine, Ua Pou, célèbre pour ses douze necks, de hautes colonnes basaltiques qui lui donnent un modelé grandiose, a vu sa population passer, le temps du festival, de 2000 à 5500 habitants. Pourtant l’île est difficile d’accès, trois heures d’avion de Papeete à Nuku Hiva, puis encore une demi-heure de Twin Otter pour atterrir enfin à Ua Pou. Le festival des Marquises, organisé tous les quatre ans, est devenu l’événement phare de la vie culturelle polynésienne. Hier encore, personne n’aurait pu imaginer ce renouveau.

«Le peuple marquisien se meurt, il n’y a rien à en tirer»… À partir de 1887, les rapports sur l’état des Marquises se succèdent, ne pouvant que constater la rapide disparition d’un peuple. En 1842, après son annexion par la France, la situation de l’archipel continue de décliner car aucun moyen financier ou humain n’est mis en œuvre pour sauver la population. Les hommes

sombrent dans l’alcool, la drogue, et succombent aux épidémies apportées par les marins.

Sur 20 000 habitants en 1842, on n’en dénombre plus que 2000 en 1918. Il faut attendre le début des années 1920 et la politique démographique du docteur Rollin, administrateur des Marquises, pour enrayer la chute de la courbe de natalité. Au même moment, la lente évangélisation casse les structures traditionnelles en interdisant la pratique du tatouage, la danse et le chant. Les tiki, symboles païens, sculptures emblématiques en bois et pierre, sont détruits ou envoyés en Europe comme preuve de la conversion de la population. La culture de tradition orale n’y résiste pas. Paradoxalement, c’est un évêque, monseigneur Hervé Le Cléac’h, qui sera l’un des animateurs du réveil identitaire. «À mon arrivée, en 1971, j’ai d’abord regardé le paysage, puis j’ai étudié le comportement des gens et j’ai cherché à découvrir ce qu’était leur histoire. Les Marquisiens ne la connaissaient plus», raconte-t-il.

 

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Vue du tohua, grande place communautaire, île de Ua pou. Construit entre le XVIe et le XVIIIe siècle, il était utilisé lors des cérémonies festives. Abandonné au XIXe, il a été restauré à l’occasion du dernier festival. Au premier plan, une oeuvre  contemporaine en tuf rouge sculptée à Nuku Hiva et offerte à Ua Pou lors du festival .

Avec la prise de conscience de son identité et le réveil linguistique, une culture nouvelle s’ébauche aux Marquises.

Pour sauver cette culture en voie de disparition, Hervé Le Cléac’h lance une vaste enquête auprès de la population. « Connaissez-vous vos ancêtres ? Parlez-vous votre langue ? Que pensez-vous de vos traditions ? » En 1979, l’association culturelle Motu Haka (le rassemblement) est créée à l’initiative de l’évêque pour sauvegarder le patrimoine marquisien. Cette première prise de conscience s’accompagne d’un réveil linguistique en réaction à la décision du gouvernement territorial d’imposer, en 1982, des cours de langue tahitienne à l’école (différente du marquisien). Motu Haka obtient la reconnaissance officielle de la langue de l’archipel et la création d’une académie marquisienne.

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Danseur traditionnel pendant le festival des Marquises, en 2007. Vêtu d un costume en feuilles d’auti (plante sacrée), il exécute la danse du guerrier. Son casse-tête indique sa fonction de chef de danse.

Un salutaire retour aux sources

Sur sa lancée, l’association inaugure, en 1987, le premier festival des arts aux Marquises. « On a commencé à recueillir les souvenirs des personnes âgées, ensuite on a effectué des recherches sur la base des travaux des ethnologues et des navigateurs », raconte Benjamin Teikitutoua, alors instituteur à Ua Pou et membre fondateur de Motu Haka. La musique, qui rythme les chants et les danses (dont les fameux haka), est au cœur de ce processus de reconquête de la mémoire. Jadis, le pahu, un tambour traditionnel, était la base de la musique marquisienne et régnait en maître. Herman Melville, dans Taïpi, qui raconte son séjour à Nuku Hiva, en 1842, a évoqué une fête, centrée autour de pahu gigantesques, dont on jouait continûment pendant plusieurs jours. Ce tambour sur pied, un fût en bois évidé pouvant atteindre deux mètres de haut, était recouvert d’une peau de requin fixée par de la fibre de coco. Sa fabrication avait été abandonnée et même oubliée jusqu’à la création du festival qui vit renaître les grands pahu. Le musicien et chanteur marquisien Jean-Paul Landé a entrepris de fabriquer un pahu à l’ancienne à l’occasion du festival de 1991. «Je me suis rendu avec le sculpteur Tuarae Peterano au musée de Tahiti pour mesurer le pahu des Marquises qui y est conservé. J’ai aussi travaillé à partir de photographies. On s’est rendu compte que le même procédé était utilisé pour tous les tambours, quelle que soit leur taille. La difficulté du travail tenait au respect des proportions et à la reconstitution du système d’attaches. Pour les premiers pahu, nous avons attaché, détaché, attaché de nouveau, jusqu’à trouver la bonne technique.»

Cette mobilisation de la population à la recherche de ses racines a permis à monseigneur Le Cléac’h de se réjouir: «Il est certain qu’une culture nouvelle s’ébauche aux Marquises.»

Les voyagistes ne s’y trompent d’ailleurs pas, les îles Marquises sont devenues une destination recherchée et haut de gamme malgré la difficulté d’accès, le manque de vols internationaux et d’infrastructures locales.

Par quel miraculeux tour de force 8000 Marquisiens ont-ils réussi à faire renaître leur culture et revendiquer leur identité ? Débora Kimitete, première adjointe au maire de l’île de Nuku Hiva, capitale des Marquises, avance une explication : « C’est peut-être parce qu’en 1920 ils n’étaient plus que 2000. Un peu comme sur l’île de Pâques. Ce sont les survivants d’une culture qui a bien failli disparaître.» Une culture aujourd’hui bien vivante à l’image des tiki en bois ou en pierre qui envahissent les marchés et les maisons. Symbole du renouveau de la sculpture marquisienne, le tiki est le demi-dieu le plus connu du panthéon marquisien, en sa qualité de créateur de l’homme. La tête incarne le mana (la puissance), le visage est dévoré par d’immenses yeux en amande qui témoignent de ce pouvoir surnaturel alors que la bouche étirée, laissant voir la langue, ou parfois les dents, défie l’ennemi et l’adversité. Aux moments clefs de la vie de la tribu, il devenait indifféremment réceptacle de la divinité ou des ancêtres légendaires.

Symbole du renouveau de la sculpture marquisienne, le tiki est le demi-dieu le plus connu du panthéon local.

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Tiki  contemporain en cocotier (1,60 m de haut) sculpté par Philippe Amedé Teikitohe

Des tiki, Séverin Taupotini en vend beaucoup. Installé à Nuku Hiva, il sculpte avec ses deux derniers fils de 16 et 17 ans dans l’atelier qu’il a construit dans son jardin. Séverin fait partie de la vieille génération, celle qui a réussi à maintenir la sculpture en vie. Ce n’était au début qu’un complément de revenus dans une économie de subsistance. « En 1958, j’avais 13 ans, j’ai commencé à sculpter mais je faisais aussi le coprah, les cochons, les bananes et la pêche.»

Son neveu Damas Taupotini, installé quelques centaines de mètres plus loin, a aussi un coup de patte sans égal pour copier des pièces traditionnelles. À partir d’un catalogue d’exposition, il sculpte un magnifique casse-tête dans du bois de fer, commandé par un client de Papeete pour 250 000 francs CPF (2000 euros). Aujourd’hui, à 40 ans, il cherche sa propre inspiration.

De copiste à artiste

Il fait partie de ces sculpteurs que Débora Kimitete aurait aimé emmener avec elle, à New York, en mai 2005. Le Metropolitan Museum of Art inaugurait alors «L’art des îles Marquises». «Parmi nous, il y a des artisans.

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Le u’u (massue, casse-tête) était la propriété des guerriers. La partie supérieure porte le motif de la tête, censé  augmenter le mana (pouvoir). Les stries qui cernent les yeux représentent un motif de tatouage arboré par les guerriers.

Aujourd’hui, quelques-uns sont de vrais artistes, pas seulement des « reproducteurs ». Je voulais les faire voyager pour enrichir leur imaginaire et qu’ils posent un regard neuf sur le travail de leurs ancêtres. » Une idée que partage Mate Bruneau qui a hérité son nom d’un lointain ancêtre breton. Après avoir travaillé sur l’atoll de Mururoa, comme maçon puis agent de police, Mate commence à sculpter à son retour à Ua Pou. Pendant cinq ans, il ne réalise que des répliques. «Il y a une dizaine d’années, j’ai rencontré un sculpteur venu de France qui m’a dit de sculpter selon mes envies. À l’époque, je réalisais des objets culturels, du marquisien type. La première fois que j’ai vraiment créé quelque chose, il m’a fallu du temps. Le problème était dans ma tête, j’avais peur que l’on m’accuse de renier ma culture. Maintenant, j’en suis convaincu, quand tu crées, c’est universel, tu es toi, tu fais partie de l’univers et des Marquises aussi.»

Désormais, ils sont quelques-uns à signer leur œuvre, non à la demande du touriste qui veut s’assurer que son tiki n’est pas d’importation chinoise mais pour revendiquer une création à part entière. Art traditionnel et art contemporain sont étroitement associés à l’affirmation de l’identité culturelle des Marquises.

Trois questions à… Tara Hiquily, chargé des collections ethnographiques du musée de Tahiti et ses îles, Papeete

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Les danseurs portent des ornements en plumes de coq sauvage, en coquillages, en os de cochon ou de cheval.

Quel est le statut de l’œuvre d’art polynésienne ?

Un musée ne prend pas du tout en compte, et c’est normal, les dimensions immatérielles attachées à l’objet. On parle de réalisations sur lesquelles on a peu d’informations. On les réduit à une dimension esthétique. Dans la civilisation polynésienne, il y avait un goût pour les belles choses, une recherche de l’objet extraordinaire et de la difficulté. Mais la dimension esthétique était en arrière-plan. Un objet était le symbole du mana, le pouvoir d’une chefferie, de son principal ancêtre et l’incarnation de cette généalogie.

Qu’est-ce qu’un objet « authentique » ?

On parle d’objets « authentiques » jusqu’au milieu du XIXe siècle, c’est-à-dire au sujet des productions dans la lignée des objets avant le «contact» (Wallis débarque à Tahiti en 1767, Bougainville en 1768, Cook en 1769). On ne prend pas en compte ce qui va être créé à la fin du XIXe siècle dans un style acculturé, destiné uniquement à la vente et que l’on appelle «curios». Ici, il y a assez peu d’art populaire, comme les selles marquisiennes qui sont, par ailleurs, superbes.

Quel regard les polynésiens portent-ils sur leur patrimoine ?

Le statut de l’objet polynésien a évolué en Occident grâce au regard des artistes du XXe siècle. Depuis quelques années, on lui reconnaît le rang de chef-d’œuvre artistique. En Polynésie, nous n’en sommes pas là. Il y a eu un regain d’intérêt pour deux raisons. Ces objets ont symbolisé une quête identitaire qui passait par la revendication de leur propriété. Et parce que le monde commençait à s’y intéresser. Avant, les Polynésiens chrétiens les abandonnaient quand ils n’avaient plus d’utilité (herminettes en pierre, hameçons en nacre) ou les ont détruits ou déposés dans des lieux tapu (interdits, sacrés), comme pour les statues de divinités. Ces objets ont aussi servi de monnaie d’échange avec les étrangers.

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Pour contacter l’auteur de cet article, merci d’adresser vos e-mails à : courrier@beauxartsmagazine.com

A lire :

Polynésie – Arts et divinités (1760-1860), catalogue de l’exposition sous la direction de Steven Hooper, coéd. Musée du quai Branly / RMN, 288 p., 300 ill.

 

« Le réveil des Marquises » : Texte original paru dans Beaux Arts Magazine Juillet  2008, publié ici avec l’aimable autorisation de l’auteur.