Fatuiva, le paradis retrouvé ?

Le 21 juillet 1595, ils se trouvaient devant Fatuiva, mais ils ne le savaient pas. Il faut s’imaginer les yeux ronds des marins discernant, du bleu profond du large, ce caillou pointu coiffé d’orages, posé à fleur de mer. Il faut s’imaginer leur prunelle effarée, découvrant cette baie tranchée comme une blessure, une plaie sublime dans la muraille émeraude. Le navigateur espagnol Mendaña crut un moment être arrivé aux îles Salomon, mais il comprit qu’il venait de découvrir une île qu’il baptisa Santa Magdalena du nom de la sainte du jour.Dsc_0868a

« Des à-pics carnassiers jouxtant des vallons moussus, et ces prodigieuses chandelles de lave pétrifiée dressant leur vigueur évocatrice vers les cieux plombés par l’humidité fiévreuse. La baie des Verges, ou bien des Vierges, selon qu’on fût matelot ou missionnaire. La plus belle baie du monde, pour Robert Louis Stevenson. Fatuiva, ce croc verdi jailli du Pacifique, grattant des ciels d’ardoise à 1 000 mètres d’altitude, a tout du paradis. De l’enfer, aussi. Couleur chlorophylle ». Pour lire l’excellent article de Marion Festraëts, cliquez sur ce lien Iles Marquises Le paradis retrouvé

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RENCONTRES EN POLYNESIE Victor Segalen et l’exotisme : Abbaye de Daoulas, Chemins du patrimoine en Finistère du 22 avril au 6 novembre 2011

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À l’extrême pointe de l’Europe et d’une péninsule étirée entre mer et océan, Chemins du patrimoine en Finistère réunit cinq sites patrimoniaux majeurs et tisse entre eux les liens d’une nouvelle politique culturelle.

Le projet culturel de « Chemins du patrimoine en Finistère » : la diversité culturelle

Dans un monde qui tend à uniformiser et à gommer les distances, les temps et les lieux, la question de la diversité est au cœur du projet culturel de l’Établissement public de coopération culturelle Chemins du patrimoine en Finistère. Cette question s’envisage dans le contexte de la Bretagne, d’une culture qui a su préserver ses traditions sans se départir d’une ouverture au monde et à la modernité. L’enjeu de ce projet réside dans ce double mouvement : le maintien d’un espace et d’un temps en prise avec l’ici sans oublier l’ailleurs, le proche sans oublier le lointain. La (re)connaissance des cultures est une condition de cette diversité.

Le projet ainsi défini donne un cadre aux expositions de l’Abbaye de Daoulas en même temps qu’il spécifie et oriente la « rencontre » des cultures autour du rapport à la fois banal et complexe entre le Même et l’Autre et la façon toute aussi complexe dont il peut être envisagé dans sa restitution aux publics.

En 2011, l’exposition « Rencontres en Polynésie, Victor Segalen et l’exotisme » aborde la rencontre avec l’Autre par le biais du premier grand voyage que fit l’écrivain breton en 1903-1904 en Polynésie.

Philippe Ifri, directeur général

segalen-lexotisme.1305369355.jpgGeorge-Daniel de Monfreid (1856-1929) Portrait de Victor Segalen, 1909 Huile sur toile Collection particulière. La toile peinte dans l’atelier de Monfreid, 4 rue Liancourt à Paris, représente Segalen lisant une Histoire de la Peinture française sur fond d’œuvres de Gauguin données à Monfreid : La Barque et l’Idole à la perle, bois sculpté à Tahiti, aujourd’hui au musée d’Orsay.

 

La pensée de Victor Segalen constitue un outil étonnamment actuel d’exploration pour la rencontre avec l’Autre. Il renouvelle radicalement la notion d’exotisme au début du 20e siècle et la modernité et la singularité de sa pensée persistent encore aujourd’hui. Très tôt dans son œuvre, il soulève le problème des cultures et des traditions extra-européennes en voie de disparition sous l’effet de la colonisation (poids économique et joug religieux imposés par les colons). La vision d’une culture en déclin (en l’occurrence les Maoris) lui fait « comprendre que, désormais, sa tâche sera de sentir et d’exprimer la saveur du Divers » en explorant le monde.

 

L’exposition met l’accent sur la période polynésienne de la vie de Segalen, avant ses grands voyages en Chine. Elle présente des œuvres et des objets européens, en dialogue avec des pièces venues de Polynésie, jouant la carte du « mélange d’exotismes ».

 

pages-de-segalen-lexotisme1.1305368891.jpgÎles Marquises Tiki, 19e siècle Boulogne-sur-Mer, Château-Musée. Cet objet a été offert par Ernest Hamy, fondateur du musée du Trocadéro, au musée de Boulogne en 1878. Il s’agit d’un magnifique exemple de tiki de bois au visage encore marqué par les ciselures du tatouage.

 

Le Breton débarque aux îles Marquises en 1903, il a vingt-cinq ans, et y découvre une culture pour laquelle il se passionne. Au contact de ses habitants, il élabore peu à peu une nouvelle conception de l’exotisme, qui trouve parallèlement sa source dans l’art de Paul Gauguin, profondément admiré par Segalen. Revêtant le costume de l’ethnologue, il écrit un roman publié en 1907, Les Immémoriaux, par lequel il tente de raviver les anciennes traditions polynésiennes qui sont, selon lui, sur le point de disparaître. À travers ce texte, Segalen donne la parole aux « naturels » eux-mêmes, qui témoignent dans le passé comme dans le présent des échanges et des relations qui se sont noués entre les indigènes et les « hommes à la peau blême ».

 

La Bretagne quant à elle apparaît comme le seuil de la découverte de lointains mystérieux, comme une première étape vers un retour aux origines, mythe très prégnant dans l’histoire de la pensée européenne dont Segalen ne se départit pas. Mais le désir de voyage et de confrontation avec le Divers naît aussi à cette époque d’un ensemble de phénomènes culturels et sociaux importants : la littérature et les arts orientalistes, les Expositions universelles, le développement de la philologie et de l’anthropologie.

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L’exposition a pour ambition de vérifier la modernité des idées de Segalen au début du 20e siècle, dans un contexte colonial qui mêle conquêtes marchandes et territoriales et discours sur l’altérité. Elle invite également le visiteur à s’approprier ces idées pour évaluer leur résonance aujourd’hui. Elle souhaite enfin montrer la part de métissage qu’ont connue les sociétés des mers du Sud, sans nier la violence dont elles ont été les victimes.

 

Article publié avec l’autorisation des Chemins du patrimoine en Finistère

 

Exposition : du 22 avril au 6 novembre

  • Avril, mai, juin, octobre et novembre :

tous les jours (sauf le lundi) de 13h30 à 18h30

  • Juillet et août :

tous les jours de 10h30 à 18h30

  • Septembre :

jusqu’au 18, tous les jours de 10h30 à 18h30

à partir du 19, tous les jours (sauf le lundi) de 13h30 à 18h30

bracelets-de-cheveux-humains.1305372835.jpgÎles Marquises Bracelets de cheveux humains, vers 1840-1844. Rochefort, musée d’Art et d’Histoire. Ces pièces ont été rapportées par l’océaniste Pierre-Adolphe Lesson au 19e siècle. Les bracelets de cheveux (parfois ceux des victimes de guerre) servaient comme ornement de poignets des grands chefs, qui, par ce biais, s’accaparaient la force du vaincu.

Catalogue de l’exposition :

Rencontres en Polynésie – Victor Segalen et l’exotisme

Ouvrage sous la direction de Roger Boulay et Patrick Absalon

coédité avec l’Abbaye de Daoulas (Finistère)
Exposition à l’abbaye de Daoulas (Finistère) du 22 avril au 6 novembre 2011

Editeur : Somogy 192 pages, 160 illustrations broché avec rabats 22 x 27 x 1,6  cm Poids : 930 g  35 €

Code article ISBN-9782757204627 paru le 4 mai 2011.

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Dossiers Enseignant  Presse

 

Copyright Les chemins du patrimoine en Finistère

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KAOHA NUI – CARNET DE VOYAGE AUX ÎLES MARQUISES – SÉBASTIEN LEBÈGUE

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     Grandioses, majestueuses, secrètes et fascinantes… les qualificatifs ne manquent pas pour décrire les îles Marquises, cet archipel du bout du monde, la Terre des Hommes…

     C’est à bien davantage, à une plongée au sein même de la vie marquisienne que nous invite Sébastien Lebègue  – globe-trotter, dessinateur, écrivain, photographe  –  à travers ce carnet de voyage, témoignages intensément vécus, au gré de ses pérégrinations, des randonnées et chevauchées ; au hasard des rencontres nombreuses et chaleureuses, vraies toujours, des moments de contemplation, des rêveries aussi…

     Nous vivons l’accueil marquisien et partageons des moments avec les familles ; nous vibrons au rythme du ukulele et des pahu lors des répétitions du grand festival de danse ; nous sentons le poisson grillé à même les pierres nous chatouiller les narines ; nous ressentons l’effort retenu du sculpteur incisant la pièce de bois de sa gouge minutieuse, et celui des chevaux crapahutant dans les rochers à la recherche de traces du passé…

     Ka’oha nui, ce livre est avant tout une aventure humaine, intense ; une découverte culturelle, riche ; et un ouvrage… à feuilleter, doucement ; à déguster, avec gourmandise ; pour partager, à petits pas, le vécu marquisien et les émotions du voyageur…

     L’écriture, précise, descriptive, soutenue par des dessins bien documentés et des aquarelles étalées sur le vif qui s’offrent en de larges doubles pages, nous emmène à croquer chacun de ces instants.

     L’auteur, Sébastien Lebègue, plasticien, photographe et enseignant en arts appliqués a vécu à Tahiti de 2003 à 2007. Il est actuellement installé au Japon. Son travail personnel l’oriente vers une recherche d’une image mémoire que l’on pourrait comparer à la matrice de nos souvenirs. Il tente de quérir un moyen de toucher le moment et de présenter sur un support ses rencontres et partages, ses découvertes culturelles, les moments de vie simple où les sens sont en éveil, où la nature montre sa grandeur. Cela, il le traduit sous diverses formes : des carnets dessinés et annotés, reportages graphiques et photographiques, qu’il propose en lecture ou en espace lors de ces expositions.

    Il révèle ainsi aux spectateurs ses sensations ou visions impalpables du moment, pour les emmener vers une lecture personnelle et vers l’éloignement de l’oubli.

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Première édition 17/10/2010 Format  228 x 223 mm – 366 pages – Couverture cartonnée reliée cousue ISBN  9782915654615

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Marquises : « Mers du Sud, Jessie Aline Bee » au Musée Henri-Martin à Cahors ( 22 octobre • 24 décembre 2010)

jessie_bee.1285180706.jpg      Palette de Jessie Bee –  Esquisse à l’encre  – Collection Jean-Charles Blanc

 

 

Née en 1896 en Nouvelle-Zélande, à la suite d’une rencontre amoureuse que fit Paul Gauguin au cours d’une escale à Auckland en août 1895, Jessie Bee disparut en 1942.

Elle vécut une vie d’aventures entre New-York, Paris et Berlin et voyagea un temps dans les mers du Sud. Au cours de ses escales, précédéepar sa réputation, elle fut l’amie et parfois l’égérie d’artistes et écrivains tels Duchamp, Man Ray, Maugham, Murnau, Picabia, Breton, Matisse, Elshemius et d’autres encore…

Sans l’œil averti de Jean-Charles Blanc, les œuvres de Jessica Aline Bee -alias Jessie Bee seraient restées cachées ou du moins réservées à un petit nombre de privilégiés. En effet, l’artiste préféra renoncer un temps à sa « carrière » pour faire connaître dans les musées, les centres d’art et les galeries du monde entier, l’étrange découverte qu’il fit lors d’un voyage aux îles Marquises. C’est cette collection composée de planches archéologiques, croquis, planches photographiques, peintures, livres que Jean-Charles Blanc présentera aux côtés de ses propres objets pour la première fois aux visiteurs du musée.

 

 

Musée de Cahors Henri-Martin

792, rue Emile-Zola – 46000 Cahors

Tél. 05 65 20 88 66

musee@mairie-cahors.fr

Service éducatif : Tél. 05 65 20 88 68

Ouverture tous les jours de 11h à 18h (sauf mardi)

Dimanches et jours fériés de 14h à 18h, fermé le 1er mai

http://www.mairie-cahors.fr/musee

Source : Mairie de Cahors

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Marquises : Le jour du débarquement à Eiao de l’expédition de l’archéologue Michel Charleux

Extrait du journal de TNTV du 09 mai 2010. Reportage de F. O’Kelly-Laurent & Axel Lichtle. La Marine Nationale (Le Prairial, la Railleuse, un hélicoptère Alouette 3) a acheminé tout le matériel et les membres de l’expédition de Michel Charleux de Papeete jusqu’à Eiao, île déserte, en passant par Nuku Hiva. La mission archéologique durera 50 jours.

Voir aussi : Tahitipresse

Tahuata (îles Marquises) en 1774 : Huiles et gravures de William Hodges

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Vue de la baie de la Résolution [Tahuata] dans les Marquises Peinture sur toile 495.3 x 635 mm  © National Maritime Museum, Greenwich, Londres, Ministère de la Défense

Les peintures du Pacifique de William Hodges célèbrent l’exploration britannique. Ce peintre paysagiste a été nommé par l’Amirauté pour enregistrer les lieux découverts au cours du deuxième voyage de Cook entrepris avec la «Résolution» et l’ « Aventure », de 1772 à 1775. Il réalisa principalement des dessins et des croquis  qui ont servis de base pour d’autres plus formels et convertis beaucoup plus tard en gravures dans le récit officiel du voyage de Cook. W. Hodges a également fait quelques peintures à l’huile sur le voyage mais la plupart, en particulier les tableaux les plus grands, ont été peints à Londres à son retour. Le National Maritime Museum détient 26 huiles relatives au voyage, dont 24 ont été peintes pour l’Amirauté ou acquises par elle.

L’objectif principal de Cook lors de cette expédition était de localiser, si possible, le fameux mais inconnu continent austral, et de développer les connaissances des îles du Pacifique central. Les enregistrements de Hodges des profils côtiers ont été en partie importants pour des raisons de navigation.

Cette toile   « View of Resolution Bay in the Marquesas » a été peinte sur place. Ces peintures de Hodges montrent l’influence de la pratique de prendre à bord des navires des profils côtiers : une technique pour laquelle les officiers ont été régulièrement formés. D’ailleurs l’enseignement était l’une des tâches de William Hodges sur le navire. Toutefois, ces œuvres sont remarquablement peu conventionnelles de la tradition artistique de la peinture de paysage et elles montrent singulièrement la tentative d’un artiste occidental se frottant pour la première fois aux effets de la lumière dans l’hémisphère Sud.

Le traitement pittoresque de Hodges des terres exotiques et son habileté dans le rendu des effets de lumière sont particulièrement illustrées par les tableaux comme  « Vue du Cap de bonne-espérance » , «Monuments sur le île de Pâques» et « Vue dans la province de Oparee, Tahiti ». Le premier a été peint in situ en 1772. Son travail pour l’Amirauté se termine à la fin de l’année 1778 et en 1779, il s’embarqua pour l’Inde.

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The « Resolution » in the Marquesas, 1774

Le canot en arrière-plan est d’un type connu dans les Marquises, et suggère que Hodges fait ce dessin d’un bateau, alors que la «Résolution» était à l’ancre dans la baie de Tahuata. En théorie, cette oeuvre doit dériver de la collection de l’Amirauté, mais de cette collection bon nombre des dessins des voyages de Cook ont été  par la suite dispersés et la provenance détaillée de celui-ci n’est pas connu. Il a été acheté pour le Musée de Colnaghi de Londres en juillet 1957 par l’Association pour la recherche marine (MacPherson Funds).

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Woman of Santa Christina – Drawn from nature by W. Hodges – Engraved by J. Hall – Published Feb. 1st 1777 London

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This finely engraved original antique print of a woman of Santa Christina Island was engraved by Robert Benard and was published in French edition of Cooks voyages in 1785

Lien :  William Hodges (1744 – 1797) © National Maritime Museum, Greenwich, London

Avec Radiguet dans la vallée de Hakaui à Nuku Hiva

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     Dans l’ouest de Nuku Hiva, au fond de la vallée d’Acauï(1), deux murailles basaltiques, qu’on dirait sillon­nées, déchirées par les puissantes tarières et les pics de mineurs plutoniens, s’élèvent hardiment à une hauteur énorme, et forment un étroit défilé. Rien de sinistre comme cette gorge aride et solitaire. À la base des grises falaises, dont la mince lame azurée du ciel sé­pare à peine les fronts sourcilleux, le sentier rocheux se tord vague­ment, éclairé par un jour terne. Dès qu’on pénètre dans ce défilé, le bruit des pas résonne d’une façon lugubre comme dans une crypte funèbre, et, lorsqu’on s’arrête, on entend un mugissement pareil à celui qui sort d’un gros coquillage appliqué à l’oreille.

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A la ra­dieuse verdure qui réjouissait la vue succède la sombre et morne couleur bleuâtre de ces escarpements ignés : la chaleur accablante qui accompagne l’ascension fait brusquement place à des courants d’air, et l’on se sent pris de ce frisson glacial qu’une énergique ex­pression populaire qualifie de souffle de la mort. On n’est plus dès lors sous l’équateur, mais dans une gorge abrupte des contrées sep­tentrionales ; on éprouve une indicible envie de revoir le soleil : par­tout le roc surplombe, immense, inaccessible, et le regard inquiet monte en se heurtant aux parois resserrées jusqu’à l’étroite bande bleue du firmament.

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On avance encore, une eau verte comme l’ab­sinthe coule silencieusement jusqu’au point où, rencontrant des ob­stacles, elle se brise avec fracas, rejaillit en éclaboussures sonores et continue sa course écumante (2).

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     Je parcourais seul ce paysage, ayant devancé mon compagnon de promenade, que retardait je ne sais quel hasard de la chasse, et je m’assis au pied des gigantesques murailles. J’attendais en proie à cette vague tristesse que fait d’ordinaire entrer au cœur le sévère et imposant aspect des sites sauvages et solitaires.

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On avance encore, une eau verte comme l’ab­sinthe coule silencieusement

Soudain deux phaétons sortis je ne sais d’où jetèrent sur ma tête leur cri plaintif ; un coup de feu tiré par mon compagnon retentit à quelques pas, et l’un des oiseaux tomba à mes pieds les ailes ouvertes. Une nuée d’oiseaux de mer effarouchés tourbillonnèrent aussitôt, surgissant des fentes du roc avec des piaillements aigus ; mais un cri de terreur poussé en même temps, et cette fois par une poitrine humaine, domina le bruit. Le chasseur m’avait rejoint.

Inquiets tous deux et cherchant d’où pouvait venir cette clameur désespérée, nous aperçûmes enfin, à une hauteur de quatre-vingts ou cent mètres, un canaque dont la couleur se confondait avec celle de la pierre. Immobile, les bras ten­dus, le dos scellé au mur, le malheureux, croyant qu’on en voulait à ses jours, nous contemplait effaré. Sa pose étrange à cette hauteur et au milieu de ce tourbillon ailé nous fit songer à Prométhée enchaîné sur le Caucase. – Voilà un habile et intrépide dénicheur d’oiseaux, me dit mon compagnon. – Hè ! pi mai (viens ici). – Le canaque ne bougeait pas. – Pi mai, répéta l’autre, joignant le geste à la parole, et lui montrant l’oiseau mort pour le rassurer.

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Alors, comme si ses mains eussent été armées de griffes, nous vîmes le canaque se mouvoir, glisser collé contre le rempart vertical

Alors, comme si ses mains eussent été armées de griffes, nous vîmes le canaque se mouvoir, glisser collé contre le rempart vertical et à peine acci­denté, tantôt se suspendant à des saillies presque invisibles pour nous, tantôt enfonçant ses doigts et la pointe de ses orteils dans des fissures. C’était à faire frémir et à donner le vertige, si bien que deux ou trois fois je fermai les yeux. Enfin il sauta à terre, et nous respirâmes. – Tabaco, fit-il en nous abordant. – Oui, si tu veux retourner prendre un nid d’oiseau. – Nous désirions uniquement savoir s’il attachait de l’importance au périlleux exercice auquel il venait de se livrer. – Tapu ! nous dit-il. – Tapu ! mais alors que cherchais-tu donc là ? – Le kaha de ma femme, qui est malade. L’âme de notre petit enfant, continua-t-il, est venue lui dire qu’on avait caché le kaha dans son morai. – Où donc est le morai de ton enfant ? – Là-haut.

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Deux cercueils (pahaa) sont encore visibles dans les creux de la falaise

Et suivant la direction qu’il nous indiquait, nous aperçûmes dans la partie supérieure de l’escarpement quel­ques trous sombres d’où sortaient de fines baguettes blanches ornées de lanières de tapa (3). – Et l’as-tu trouvé, le kaha ? – Non ; aussi faudra-t-il bien que ma femme meure ! Et d’ailleurs, ajouta-t-il sim­plement, puisque le pahaa (cercueil) est prêt, pourquoi le corps le ferait-il attendre?

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A la ra­dieuse verdure qui réjouissait la vue succède la sombre et morne couleur bleuâtre de ces escarpements ignés.

(1) Hakaui

(2) Cette cascade se précipite de 650 mètres de haut. [Avec en réalité ses 350 m, la cascade de Vaipo est l’une des plus hautes du monde]

(3) C’est la qu’on dépose mystérieusement la nuit les enfants venu au monde avant terme. J’ignore comment on s’y prend pour accomplir la nuit ces périlleuses escalades, qui ne paraissent pas possibles, même le jour.

In Revue des deux mondes Sept-Oct 1859 – La Reine blanche aux Marquises. Souvenirs et paysages d’Océanie – II. Les moeurs des Insulaires et l’occupation de l’archipel, par Max Radiguet.

Photographies : Michel Musa