

Chapitre IV extrait de son livre publié en 1932 Around the World Single-Handed, relatant son tour du monde en solitaire à bord de l’Islander, un yawl de 10,5 m qu’il avait construit lui-même en 18 mois.
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Le texte relate l’escale d’Harry Pidgeon aux îles Marquises en 1922, après une traversée en solitaire de six semaines depuis Los Angeles. Il mouille d’abord à Taiohae (Nuku Hiva), puis explore plusieurs baies et vallées de l’archipel : Taioa/Hakaui, Taipivai, Anaho. Le récit alterne entre chronique de navigation (mouillages, manœuvres, dangers de la mer), ethnographie amateur (rencontres avec les Marquisiens, coutumes, langue, nourriture) et méditation historique et littéraire, l’auteur marchant constamment dans les traces de deux figures qui l’ont précédé : le capitaine David Porter (qui mena une expédition militaire américaine contre les Taipi en 1813 et annexa l’île) et Herman Melville (dont le roman Typee raconte sa fuite chez les mêmes Taipi en 1842).

Un regard de marin-explorateur, entre admiration et paternalisme. Pidgeon écrit dans la tradition des récits de voyage occidentaux du début du XXe siècle : il est fasciné par la beauté « sauvage » des paysages et par ce qu’il perçoit comme la simplicité et la gentillesse des habitants, mais son regard reste extérieur et parfois condescendant — les Marquisiens sont souvent décrits comme des enfants (« bavardant comme deux enfants excités »), et leur parole rapportée l’est dans un français délibérément fautif (« Moi avoir beaucoup taro »), procédé stylistique fréquent à l’époque pour signaler l’altérité linguistique, mais qui aujourd’hui se lit comme infantilisant

La hantise du dépeuplement. Le texte revient sans cesse, presque en leitmotiv, sur l’effondrement démographique marquisien : moins de deux mille habitants sur l’ensemble de l’archipel, une vingtaine seulement de « purs » Taipi dans une vallée qui en comptait des milliers du temps de Porter et de Melville. Pidgeon attribue explicitement ce déclin aux maladies importées par les Occidentaux (lèpre, opium via les coolies chinois, éléphantiasis via des prisonniers déportés par les Français). Le témoignage de Poi Utu sur l’interdiction française du popoi est un des passages les plus critiques du texte à l’égard de la colonisation.

La superposition des strates temporelles. L’intérêt littéraire du texte tient beaucoup à ce dialogue constant entre le présent de 1922 et deux passés : le passé guerrier précolonial (les fosses à crânes, le rocher-ossuaire de Putukiaoa, les paepae fortifiés d’Ana-o-tako, la guerre Porter-Taipi de 1813) et le passé littéraire de Melville, dont Pidgeon cherche activement les traces (la plage d’où « Tommo » s’est enfui, le vieux chef borgne qu’il croit reconnaître dans un crâne). Cette quête donne au récit une dimension de pèlerinage littéraire autant que d’exploration géographique.

Valeur documentaire. Au-delà de l’anecdote, le texte a une réelle valeur ethno-historique : description du popoi et des fosses de conservation du fruit à pain, du tapu, des pirogues à balancier, du système clanique (six tohua pour six clans dans la vallée de Taipivai), et surtout le témoignage direct de la très vieille Tahia o Kahe sur le siège d’Ana-o-tako, transmission orale rare d’un événement du XIXe siècle.
Limites du texte. Pidgeon ne parle ni marquisien ni français couramment ; une grande partie de ses informations lui viennent de traducteurs intermédiaires (Bob McKittrick, M. Sterling) ou de conversations très limitées, ce qui fragilise certaines interprétations (l’identification du crâne à Mow-Mow reste une pure spéculation littéraire de sa part). Le texte manque aussi de recul critique sur sa propre présence et sur le rôle de la marine américaine (Porter) qu’il présente avec une sympathie assez peu questionnée (« le capitaine Porter est évoqué avec respect »).

Résumé des aspects marquants du séjour (1922)
- Taiohae, Nuku Hiva : mouillage principal ; amitié avec le commerçant Bob McKittrick, avec les anciens Repoy (Hapaa) et Tapi Moe (pêcheur tahitien handicapé) qui le ravitaillent quotidiennement en fruits et poisson.
- Excursion à Ua Pou : traversée mouvementée avec un groupe de passagers (missionnaires Sterling, commissaire Alexander, le Suisse Tissot) ; débarquement périlleux, puis départ nocturne en annexe dans une forte houle pour remonter ses chronomètres à bord.
- Baie de Taioa et vallée de Hakaui : découverte de la cascade de Vaipo (l’une des plus hautes du monde), rencontre avec la centenaire Tahia o Kahe qui témoigne du siège d’Ana-o-tako, épisode cocasse de la chute dans la rivière devant des enfants hilares.
- Autour de Taiohae : le rocher-ossuaire Putukiaoa, la maison abandonnée de la reine Vaekehu (qui reçut Stevenson), le vieux Nicko originaire de l’île de Pâques et rescapé des razzias péruviennes de 1862, ascension au fort de Porter.
- Hatiheu : soin dentaire chez M. Sterling, retour à cheval éprouvant, souvenir oral d’un habitant ayant connu « Tommo » (Melville).
- Baie du Contrôleur et vallée de Taipivai : cœur historique et littéraire du séjour — guidé par Poi Utu (Taipi), Pidgeon visite le Paepae de Porter, les fosses à crânes tapu, l’arbre-tombeau des prêtres-guerriers, et recueille le récit oral de la guerre de 1813 ainsi que le témoignage de Poi sur l’éléphantiasis et l’interdiction coloniale du popoi.
- Baie d’Anaho : escale technique pour caréner et repeindre l’Islander, dans un site associé à Stevenson.
- Départ : cap sur les Tuamotu, vers l’atoll de Takaroa.
Le fil conducteur de tout le chapitre est la rencontre d’un marin américain solitaire avec un monde marquisien finissant, encore porteur de mémoire orale précoloniale, mais déjà profondément marqué et décimé par un siècle de contact occidental — contact dont Pidgeon lui-même, faisant montre d’une empathie sincère, reste l’un des derniers témoins-voyageurs.






















