Îles Marquises : Des mots sur les blessures, réflexions suite à « Instantanés du Monde » une émission radiophonique

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Instantanés du Monde, une émission radiophonique extraordinairement merveilleuse. Une voix sublime, une écriture poétique, une illustration sonore qui nous transporte instantanément. Mieux que l’image photographique qui cadre notre vision, la bande son nous fait humer la terre et ses senteurs végétales, entendre le chant des coqs, sentir l’âme des Marquises.

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Patrice Chef de danse à Hiva Oa

Le témoignage de Marie-Victoire, la grand-mère de Poe, est bouleversant. Ses réponses, ses silences, sa difficulté à trouver ses mots laissent transparaître les blessures jamais cicatrisées d’un peuple qui faillit disparaître au début du siècle dernier. Elle évoque sa vie au pensionnat de l’école Sainte-Anne à Hiva Oa où les filles étaient scolarisées afin d’être soustraites à l’inceste, et devenir de ferventes catholiques et par-dessus tout, des mères d’une généreuse fécondité. Les missionnaires avaient compris qu’ils n‘obtiendraient rien des garçons mais qu’ils réussiraient l’acculturation par la voie des filles. Son aïeule conserve apparemment un doux souvenir des heures passées à l’apprentissage des savoir-faire d’une civilisation aux antipodes de la sienne (Il y avait à Sainte-Anne une sœur d’origine allemande). Mais, elle semble avoir oublié la sévérité des méthodes de l’école des sœurs : les privations alimentaires, les corvées matinales auxquelles les pensionnaires ne pouvaient échapper, les châtiments corporels, les terreurs nocturnes, l’éloignement de leur famille dès le plus jeune âge, dès l’âge de six ans pour certaines. Un éloignement qui durait une année pour les Marquisiennes des autres îles de l’archipel, une année avant de pouvoir retourner sur l’île natale pour quelques semaines en famille, après un long voyage de plusieurs heures voire des plusieurs jours en baleinière. C’est ainsi que la population dévastée remonta ses effectifs grâce à la Mission et conjointement l’assistance sanitaire et persévérante du gouverneur, le Docteur Rollin.

Les plus petites familles comptèrent six, huit enfants tandis que la plupart en voyait naître entre douze et quinze et qu’un grand nombre de femmes mettaient au monde plus d’une vingtaine d’enfants, tous vivants.

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Fatuiva 1937 Photo prise par Thor Heyerdhal

Alors lorsque Poe essaie de retrouver les traces d’un passé disparu, perçoit-elle parmi toutes les violences subies, celle entre autres d’apprendre à manger assis à table avec une assiette et une fourchette lorsque les parents assis tailleur à même le sol en rond autour d’un plat central et unique saisissaient la nourriture avec les doigts ? Un exemple trivial direz-vous ? Manger avec les mains, danser pied nus le corps recouvert de végétaux sont des éléments identitaires de la culture marquisienne renaissante. Patrice, le fils, est le chef du groupe de danse qui représente Hiva Oa à chaque festival des Arts des Îles Marquises. La danse comme une thérapie corporelle pour se réapproprier sa langue maternelle nous dit Poe, la comprendre et surtout pouvoir la parler.

 

En écoutant Marie-Victoire, on entend sa résistance à la pratique de la langue française et on devine la pénibilité que fut pour elle l’apprentissage forcé de cette langue. Toutefois les Marquisiens restent très attachés à la France et à la religion catholique. Ils donnent des prénoms français à leurs enfants. Or à Tahiti, depuis une quinzaine d’année, les adultes manifestent une nette préférence pour leur prénom ma’ohi.

On pourrait se demander si aux îles Marquises, la population n’est pas victime du syndrome de Stockholm, son attachement à la France et à l’Eglise, autrement dit son identification à son agresseur, son envahisseur historique et occidental, lui offrirait pour un temps une possibilité de survie à l’enfer des années 1850-1920 ? Ce n’est pas si éloigné dans le temps, 1920 c’est quatre générations ; 1920 c’est à quelques années-près la naissance des arrières grands-parents de Poe.

On pourrait se demander aussi si parfois cette identification ne se retourne pas au contraire en une agression nouvelle contre la reconquête de la culture marquisienne ? Récemment il y a eu la dégradation du tiki de Upeke (une oreille détruite) et l’incendie de la pirogue de Nuku Hiva. Des symboles, des vestiges du passé sont détruits et drogues et alcools ne suffisent pas à éclairer ces actes.

Comment se penser à travers des statues que les ancêtres ont dû sous la contrainte détruire, comment jouer du tambour dans une église alors que les ancêtres ne devaient plus les faire résonner ?

 

« Comment puis-je apprendre leur langue maternelle aux enfants alors qu’il me fut interdit de la parler à l’école ? » me dit un jour un instituteur des îles Australes. C’était extrêmement douloureux pour lui.

Pour un historique de l’école des sœurs, lire l’article de Patrick Chastel

Marquises : Les « filles de Saint Joseph » et la terre des hommes (Patrick Chastel)

La congrégation des Sœurs de Saint Joseph de Cluny fêtera son 200ème anniversaire le 12 mai 2007. Deux cents ans donc qu’Anne-Marie Javouhey, dont le nom, au travers des différents établissements scolaires, est devenu indissociable de l’histoire du territoire, fondait la première communauté avec trois de ses sœurs et cinq compagnes.

Ce bicentenaire sera commémoré partout dans le monde tellement l’œuvre missionnaire de la congrégation aura été importante au cours de ces deux derniers siècles.

De nombreuses manifestations sont prévues en Polynésie, elles s’achèveront par une messe d’action de grâces célébrée par Monseigneur Hubert Coppenrath en l’église Maria no te Hau.

 

Patrick Chastel, qui a enseigné pendant quinze ans l’histoire et la géographie au collège Sainte Anne d’Atuona à Hiva Oa, nous retrace ici l’historique de l’implantation des Sœurs de Saint Joseph de Cluny aux îles Marquises.

 

En mai 1842, l’amiral Abel Dupetit-Thouars, après avoir obtenu la signature des chefs des principales vallées, prend possession, au nom du roi de France Louis-Philippe, des six îles habitées de l’archipel des Marquises. La terre des hommes, te fenua enata, devient ainsi la toute première colonie française du Pacifique.

La Reine-Blanche, le navire de Dupetit-Thouars poursuit ensuite sa route jusqu’à Tahiti où la reine Pomare IV accepte le 9 septembre 1842 de placer son île sous le protectorat de la France.

 

Dès l’année suivante, en 1843, l’amiral Roussin, ministre d’Etat de la Marine et des Colonies, se permet de contacter directement Mère Anne-Marie Javouhey afin que les îles Marquises puissent profiter de l’action des Sœurs de la congrégation de Saint Joseph de Cluny.

Cette congrégation a été créée le 12 mai 1807 par Anne Javouhey, âgée seulement de 28 ans. L’œuvre missionnaire n’a réellement débuté qu’en 1817 avec le départ de quatre Sœurs pour l’île de la Réunion puis ce sera le Sénégal où les Sœurs s’occupent à la fois de l’école et de l’hôpital avant que des communautés religieuses s’installent progressivement aux Antilles, en Guyane et jusqu’en Inde. Le travail des Sœurs de Cluny, leurs actions et leurs bienfaits, sont unanimement reconnus, c’est pourquoi le ministre n’hésite pas à leur demander de rallier maintenant le Pacifique et ces îles qui viennent tout juste de devenir françaises.

 

Le 4 août 1843, le navire La Charte, commandé par le capitaine Charles Penaud, appareille de Brest. A son bord, se trouvent les Sœurs Régis Flechel, Bruno de Monlas, Ignace Chamleau et Joséphine Moureau.

Le voyage, avec la traversée de l’Atlantique, la navigation le long des côtes argentines avant d’affronter le terrible passage du Cap Horn, va durer six mois. Après les îles Gambier, le navire fera escale dans la baie de Vaitahu sur l’île de Tahuata avant de se rendre à Taiohae, la vallée principale de Nuku Hiva. Mais le capitaine refuse de laisser les Sœurs comme cela, pour ainsi dire à l’abandon dans un endroit qu’il juge hostile, et décide de poursuivre sa route jusqu’à Tahiti afin qu’elles puissent rencontrer le gouverneur Bruat, le seul pouvant prendre des décisions concernant les Marquises.

Ces toutes premières « filles de saint Joseph » en Polynésie resteront en fait à Tahiti où, installées dans ce qui deviendra plus tard l’hôpital Vaiami, elles s’occuperont essentiellement de soigner des malades.

 

En juin 1847, deux sœurs, les sœurs Boyer, Sœur Marcelline et Sœur Sophronie, quittent Tahiti en direction des îles Marquises. Elles ouvrent une école à Vaitahu, la plus grande vallée de l’île de Tahuata. Malheureusement cette première tentative échouera car, un an plus tard, en septembre 1848, elles sont contraintes d’évacuer l’île en urgence suite à une guerre avec les tribus de Hiva Oa. Elles embarquent, en compagnie de Monseigneur Baudichon, sur le Cincinatti, un navire baleinier de passage dans l’archipel.

 

Il faut attendre ensuite l’année 1863 pour que le Commandant Commissaire Impérial de la Richerie approuve la décision d’ouvrir une école des Sœurs à Taiohae ainsi qu’une école de garçons tenue par les Frères de Ploërmel.

En mars 1864, les Sœurs Mélanie Jarrier, Lazarine Villemain, Félicité Soulier et Anne-Marie Vigroux s’installent à Taiohae. Elles vont rapidement compter quatre-vingt élèves dans l’école et continueront à dispenser leur enseignement durant de nombreuses années.

 

En 1880, l’amiral Bergasse Dupetit-Thouars, neveu de celui qui avait pris possession de l’archipel, écrivait en parlant des Sœurs de Cluny : « Je n’ai pu encore recevoir de réponse … à la demande que j’ai faite à ces dames pour monter une école à Hiva Oa … je la renouvellerai avec insistance. »

C’est ainsi que le jour de Noël 1885, les Sœurs Saint-Prix de Moindrot, Sainte Aldegone Jeanjean, Françoise Payot et Apolline-Marie Artus débarquent d’un vapeur en escale à Atuona. Elles arrivent de Californie après avoir effectué la traversée Le Havre – New York en bateau et celle des Etats-Unis en train.

On imagine les péripéties rencontrées au cours d’un tel voyage à une époque où les guerres indiennes ne sont pas terminées, elles ne le seront en effet qu’en 1890 après le massacre des Sioux par l’armée américaine à Wounded Knee.

 

Dès leur arrivée, les quatre Sœurs se mettent au travail et l’école Sainte Anne ouvre presque immédiatement. Rapidement on enregistre l’inscription de 60 élèves.

Les effectifs vont ensuite augmenter régulièrement. On note 113 élèves en 1886, 124 en 1887, 153 en 1888, 226 en 1889, 210 en 1893.

 

Mais les lois sur la laïcisation et la séparation de l’Eglise et de l’Etat n’épargneront pas les îles Marquises et provoqueront la fermeture des écoles de la  Mission au tout début de l’année 1905.

Commence alors l’une des périodes les plus dramatiques de l’histoire de l’archipel au cours de laquelle on va frôler l’extinction de la race marquisienne.

Les premiers navigateurs estimèrent la population à environ 50 000 habitants, le  recensement de 1842 ne fait plus état que de 20 200 personnes, ce chiffre ne cessera de baisser pour arriver à 6 011 habitants en 1874, 4 279 en 1897, 3 317 en 1902. Le creux de la vague se situera en 1921 où il ne restera que 2094 personnes sur les six îles de l’archipel.

 

Dans le même temps, la fermeture des écoles catholiques entraîne une autre catastrophe. L’inspecteur des Colonies Revel écrit en 1914 : « Tout est à refaire en matière d’instruction », … « il n’y a plus d’écoles aux Marquises ». En 1920, l’inspecteur Henri est, quant à lui, catégorique : « L’enseignement peut être considéré aux Marquises comme inexistant ».

 

Il faudra attendre mai 1923 pour qu’un contrat soit enfin signé entre le gouverneur Rivet et Monseigneur Le Cadre, contrat qui donnera l’autorisation pour l’ouverture d’un « internat-préventorium » à Atuona prévoyant que « la durée de l’enseignement est fixée au minimum à 15 heures par semaine pour l’enseignement proprement dit et à 5 heures pour l’enseignement ménager. ».

L’article suivant précise : « Les vacances à l’extérieur de l’internat sont supprimées pour les filles ayant plus de 10 ans. ».

L’internat de l’école Sainte Anne va donc, par cette mesure, participer grandement au renouveau de la population marquisienne en protégeant et en éduquant les adolescentes, « enfermées » pour leur bien dans le « papua virikine », l’enclos des Sœurs, comme on l’appelait à cette époque. Une appellation qui est depuis passée dans le langage courant.

 

Ainsi, dans son rapport de 1929, l’inspecteur des Colonies Moretti n’hésite pas à affirmer que le pensionnat de jeunes filles d’Atuona contribue « au sauvetage et à la conservation de la race en préservant les fillettes qui ne sont rendues à leurs familles qu’à l’âge où l’on peut les marier ». Il précise même : « depuis l’ouverture de l’internat, 38 jeunes filles en sont sorties, qui avaient dépassé l’âge de 15 ans, 14 se sont mariées légitimement, 6 autres vivent maritalement ; ces 20 jeunes femmes ont eu 20 enfants dont 18 sont encore vivants ».

Déjà, en 1903, l’inspecteur général Salles louait, dans son rapport, le travail effectué par les Sœurs de Saint Joseph de Cluny ainsi que l’importance de l’internat pour la sauvegarde morale et matérielle des jeunes Marquisiennes.

 

L’école Sainte Anne va donc officiellement rouvrir ses portes le 24 août 1923, avec à sa tête Sœur Eléonore.

Dès 1924, une soixantaine de filles vivront à l’internat de l’école Sainte Anne, un chiffre qui au fur et à mesure des années dépassera la centaine.

Les premières diplômées marquisiennes vont faire leur apparition. Entre 1932 et 1940, vingt filles obtiennent le Certificat d’Etudes local et deux autres le Certificat d’Etudes métropolitain.

En 1947, arrive par la goélette Vaitere une toute jeune directrice, Sœur Rose n’a en effet que 22 ans, elle prend la tête de l’école qui compte 3 classes tandis que l’internat loge 78 pensionnaires. Soixante ans plus tard, Sœur Rose est toujours à Atuona et continue de s’occuper des élèves lors des études du soir.

Durant l’année scolaire 1963-1964, sous la direction de Sœur Emmanuel, le collège Sainte Anne voit officiellement le jour avec l’ouverture d’une classe de sixième.

En 1968, les meilleurs élèves obtiennent le BEPC puis, un an plus tard, le Brevet Elémentaire, diplôme aujourd’hui disparu, et deviennent les premiers instituteurs et institutrices de l’archipel.

A l’époque, les épreuves du BEPC se déroulaient à Taiohae sur l’île de Nuku Hiva en présence d’une Commission d’Examen composée de professeurs du lycée Paul Gauguin venus tout spécialement de Tahiti.

 

L’internat des Sœurs, le papua virikine, ouvert il y a maintenant 120 ans, tout comme l’école et le collège Sainte Anne sont devenus de véritables institutions aux îles Marquises ce qui explique que les jeunes filles internes continuent d’être originaires des six îles de l’archipel. Après les mamau, ce sont les mamans qui ont été élevées par les Sœurs et elles souhaitent que leurs enfants reçoivent la même éducation.

 

Sources :

« Marquises », ouvrage collectif, CRDP, Tahiti, 1996

« Les îles Marquises, archipel de mémoire », ouvrage collectif, Éditions Autrement, Paris, 1999

« Les îles Marquises », Michel Bailleul, Ministère de la  Culture, Tahiti, 2001

« Te fenua enata, la terre des hommes. Chroniques des îles Marquises », Patrick Chastel, Éditions Au Vent des Iles, Tahiti, 2004

copyright :

http://www.des.pf/itereva/pedagogie/index.php/ressources/370-ressources-locales/2307-les-surs-de-la-congregation-st-joseph-aux-marquises-1843

Marquises : Décès de Mgr Le Cleac’h, ancien évêque de Taiohae

Le diocèse de Taiohae ou Tefenuaenata communique le décès, survenu à l’hôpital de Tahiti le 13 août 2012, à l’âge de 97 ans, de Monseigneur Hervé-Marie Le Cléac’h, ancien évêque de Taiohae (îles Marquises) de 1970 à 1986.
Mgr Le Cléac’h était membre de la Congrégation des Sacrés-Cœurs (Picpus)

Son corps sera transféré aux îles Marquises dans les jours prochains.
Les obsèques seront célébrées le samedi 18 août à la cathédrale de Taiohae.

 

† Guy Chevalier

évêque de Tefenuaenata

 

 

Mgr Hervé-Marie Le Cleac’h, par Mgr. Guy Chevalier, évêque de Tefenuaenata, extraits

Son nom marquisien est « Teikimeiteaki a Punatete » le prince qui vient du ciel

Une jeune femme de 35 ans déclarait: « quand je suis venue à Tahiti pour faire mes études, (vers 1974) j’avais honte comme les autres Marquisiens, de parler marquisien et de montrer que j’étais marquisienne. Maintenant je suis fière d’être

marquisienne et de le montrer. »
Cette remarque en dit long sur le complexe lourd et injuste que portait tout un peuple à 1.500 km de Tahiti.

Ce sera l’oeuvre de Monseigneur Hervé de percevoir d’emblée les valeurs, les richesses, les qualités insoupçonnées du peuple marquisien puis de les développer pour rendre à un peuple sa fierté et sa dignité…

Quelques mois après son arrivée, il déclare au presbyterium du 25 novembre 1971:
 » Que la Mission soit présente et active dans l’effort de création de la culture marquisienne nouvelle… L’Eglise se doit de maintenir l’usage de la langue Marquisienne et d’éveiller la jeunesse, à la connaissance et à l’estime de son histoire passée.


La liturgie s’efforcera d’être bilingue: marquisien et français. La catéchèse exige la publication de la Bible en Marquisien, à tout le moins, le Nouveau Testament. L’initiation à la Foi et l’enseignement du catéchisme se fera en Marquisien jusqu’à l’âge de 10 ans…


La sculpture est une richesse artisanale de l’archipel, le plus typique de la Polynésie. Il faut faire appel à cet art dans la décoration et l’adaptation de nos églises et chapelles
. »
Dès le départ on voit sa conviction qui est une route à suivre et tout un programme de vie.

Copyright : http://www.eglise.catholique.fr/actualites-et-evenements/actualites/deces-de-mgr-le-cleac-h-ancien-eveque-de-taiohae-14806.html

 

Marquises : l’église catholique au début du XXIème siècle

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 Père Simeon Delmas’ church at Taiohae

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L’Église de Te Fenua Enata (Diocèse Taihoae – Iles Marquises)

Les Marquisiens viennent de vivre le siècle de leur renaissance. Ils ont échappé à la mort et à l’oubli. Les familles ont refleuri avec de nombreux enfants. Pendant quelques décades, les six îles ont formé une grande famille, à travers les mamans qui étaient presque toutes passées par l’internat des sœurs. Un nouveau peuple marquisien a grandi dans la foi chrétienne, il a cheminé durement jusqu’à découvrir ses racines, ses richesses, son identité. Il est devenu Marquisien et retrouve sa fierté. L’Église a été présente et active tout au long de cette renaissance.

À l’aube d’un nouveau siècle, notre Église est portée par une grande espérance.

  • Alors que des jeunes de plus en plus nombreux prennent leurs distances avec l’Église, un grand nombre de chrétiens redécouvrent leur foi et prennent une place active dans l’Église.

  • Alors que le « développement » nous arrive comme une déferlante, l’Église invite à la réflexion et à la vigilance pour que l’argent et le profit n’engloutissent pas les vraies valeurs de l’homme et de la communauté.

  • Alors que la famille souffre et s’inquiète de la séparation précoce de ses enfants et de ses jeunes en raison de la scolarité, l’Église continue de la soutenir dans sa mission éducatrice. Le départ à Tahiti (1 500 km) de tous les jeunes, à la fin du 1er cycle du secondaire, nous stimule à porter une attention privilégiée à la formation religieuse de ces jeunes.

Pour que notre Église soit vraiment marquisienne, il y a deux grands chantiers à réussir, qui ne peuvent être programmés dans le temps :

  1. La traduction complète de la Bible. Nous avons en main le Nouveau Testament et les Psaumes, très utilisés dans les familles, et aussi tous les lectionnaires liturgiques, fruit du long de parents qui en parlent volontiers à leurs enfants (travail de Mgr Le Cleac’h, ancien évêque de Te fenuaenata).

  2. Des prêtres marquisiens pour le diocèse et l’Église universelle, ainsi que des religieux et religieuses. C’est le désir de beaucoup de parents qui en parlent volontiers à leurs enfants.

Aux îles Marquises, nous bénéficions des satellites de communication et d’internet mais, pour la vie de chaque jour, nous avons davantage besoin de pirogues, de barques de pêche et de goélettes. Nous avançons et nous vivons encore au rythme de la goélette.

Auteur : Monseigneur Guy Chevalier Évêque de Tefenuaenata (Assemblée plénière,
Conférence des Évêques de France – Lourdes, 4-10 novembre 2000)

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Catholic Church at Atuona – Described by Stevenson in The South Seas

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Situation

Un des archipels de la Polynésie Française, situé à 1 500 km au nord de Tahiti, bien différencié par son histoire, sa culture, ses traditions, sa langue, son identité.

Les 8 500 habitants répartis sur six îles habitées, correspondent a moins de 4 % de la population de la Polynésie française, pour une superficie dépassant 25 %. Il y a plus de 10 000 Marquisiens résidant à Tahiti.

Archipel catholique à 90 %, c’est une exception dans le Pacifique avec Wallis et Futuna et Guam. 4 % de non-Polynésiens (fonctionnaires et enseignants). L’âge moyen est de 20 ans environ. L’émigration vers Tahiti est constante.

 

 Culture

Après la disparition et l’oubli des traditions qui ne pouvaient se transmettre en raison d’une population éparse et moribonde, depuis plus de vingt ans les Marquisiens, sous l’impulsion de leur évêque, Mgr Le Cleac’h, ont repris goût à leur langue, à leur culture et retrouvent leur fierté. La langue marquisienne est habituellement parlée en famille et dans les réunions. C’est la langue liturgique.

Le Marquisien est un sculpteur réputé qui a fait de la cathédrale de Taiohae le chef-d’œuvre de l’époque moderne. La sculpture, la fabrication de tapas et l’artisanat offrent un revenu à beaucoup de familles. Les danses, les chants et tatouages marquisiens sont à la mode à Tahiti.

Des femmes ont toujours eu un rôle public dans les temps anciens, comme chef de vallée, reine, prêtresse célibataire. Elles ont accès aux postes de responsabilité. C’est un cas exceptionnel dans le Pacifique.

 

Une Église qui se construit

Personnel de la mission

Un prêtre diocésain et 4 prêtres religieux (Picpus), 4 sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny, 3 frères (Ploërmel).
Le synode diocésain de 1979 a libéré la parole et donné l’initiative aux fidèles. L’Église est entre leurs mains, elle doit devenir marquisienne, dans l’expression de sa foi, dans ses orientations, dans ses ministres et ses animateurs. Le premier prêtre marquisien a été ordonné en décembre 1995 et deux jeunes de 23 et 26 ans viennent d’entrer au grand séminaire de Tahiti.

 

Le Tumu Pure

Chaque vallée a son Tumu Pure (chef de prière). Il est le collaborateur privilégié du prêtre qu’il représente d’une façon habituelle dans toute la pastorale. Il est aidé par des auxiliaires dont le nombre varie selon l’importance de la vallée (paroisse). Homme ou femme, indistinctement, père ou mère de famille, vivant modestement de son travail, le Tumu Pure est regardé comme le « chef » de la paroisse. Son rôle est d’autant plus important que le clergé est étranger, les îles Marquises n’ayant qu’un prêtre marquisien (1).

Le Tumu Pure est choisi par sa paroisse et mandaté par l’évêque pour quatre années renouvelables. Pendant longtemps, le rôle du Tumu Pure était limité au culte et aux sacrements. Son rôle réel est une mission de communion entre les groupes et les activités diverses de la paroisse.
Les Tumu Pure et leurs auxiliaires forment un corps à l’instar du presbyterium : une soixantaine de chrétiens qui se connaissent bien, s’apprécient et s’entraident volontiers. Chaque année, une session de formation est organisée pour eux, d’autant plus nécessaire que l’isolement est très grand.

 

La liturgie

La liturgie du dimanche est le grand moment de la semaine dans chaque vallée, même si le prêtre est habituellement absent. Elle est le lieu privilégié de l’expression de la foi d’un peuple, mettant en œuvre des composantes de sa culture comme le sens de la fête, le respect du sacré, le désir de participer, la joie du rassemblement, le chant… Elle figure au programme des touristes qui sont heureux de baigner dans une ambiance de prière joyeuse et populaire. Les grandes fêtes de l’année sont marquées par une soirée biblique où les mélodies et rythmes traditionnels revivent et se transmettent. Foi et tradition s’embrassent.

 

La formation des adultes

Devant la soif et la demande pressante des chrétiens, une formation en marquisien est proposée aux adultes, à travers les groupes « Croissance » où l’on s’engage à participer aux huit week-end et à la session de l’année. Plus de 200 laïcs sur cinq îles différentes sont assidus à cette formation dont un résultat est l’engagement renouvelé dans la vie de l’Église et la société.

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Mgr Martin 3ième Vicaire apostolique

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Historique

22 juillet 1595 Découverte des îles Marquises par Alvaro de Mendana

1797 William Crook, missionnaire évangéliste, séjourne 2 années sans succès

04 août 1838 Trois missionnaires catholiques (Picpus) débarquent à Vaitahu, (île de Tahuata) après les Hawaïi (1827), les îles Gambier (1834) et Tahiti (1836) Mai 1842 Prise de possession de l’archipel par la France1904 Les lois laïques françaises, sont appliquées, entraînant la confiscation de tous les biens de la mission et la fermeture de toutes les écoles catholiques

24 mai 1924 Réouverture de l’école-internat des Sœurs de saint-Joseph-de-Cluny à Atuona

1930 La population marquisienne, estimée à 60 000 ou 80 000 habitants à l’arrivée des Européens, a failli disparaître : 2 200 habitants en 1930. L’ouverture de cette école demandée par le gouvernement a enrayé la dépopulation, par la protection et l’éducation.

1960 L’évêque change son siège épiscopal pour venir établir une école-internat de garçons à Taiohae

24 juin 1977 Bénédiction de la cathédrale de Taiohae1979 Synode diocésain

15 août 1988 Le cardinal Pio Taofinuu de Samoa, un Polynésien, légat du Pape pour le Jubilé des 150 ans de la mission, célèbre la messe solennelle en langue marquisienne

28 juillet 1995 À l’occasion des 400 ans de la découverte des îles Marquises, sur les lieux mêmes, à Vaitahu, remise solennelle par l’évêque à chaque paroisse du livre du Nouveau Testament et des Psaumes édité en langue marquisienne

30 décembre 1995 Ordination à Taiohae de Joseph Taupotini, premier prêtre marquisien

27 janvier 2000 Création de l’Académie marquisienne par le gouvernement de la Polynésie française

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Catholic Church at Hanavave – Frère Fesal on left, Père Olivier on right

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Petites communautés chrétiennes sans prêtres (Synode de l’Océanie en 1998)

J’ai le devoir de dire tout d’abord l’immense reconnaissance du peuple marquisien envers l’Église. S’il existe encore un peuple marquisien et une langue marquisienne, les Marquisiens savent qu’ils le doivent en grande partie à l’Église catholique. Cela est vrai aussi pour d’autres régions de l’Océanie.

Évêque aux îles Marquises, à 1 500 km de mon frère évêque le plus proche, je suis habitué a un certain isolement. C’est un autre isolement bien plus sérieux que je veux évoquer : celui de petites communautés catholiques (îles, villages ou régions) qui, en raison de leur situation géographique et du petit nombre de personnes, sont habituées à vivre sans prêtre. Elles peuvent espérer, tout au plus, un bref séjour du prêtre tous les trois ou quatre mois ou peut-être une seule fois dans l’année. Pas de prêtre, pas de sacrifice eucharistique « source et sommet de tout le culte et de toute la vie chrétienne » (CIC 897). Pour ces communautés, cette situation semble normale, il en a toujours été ainsi. Elles pensent, et leurs pasteurs avec elles, qu’on n’y peut rien ou que c’est une particularité de l’Église locale.

Malgré l’absence de prêtre, nombre de ces communautés sont exemplaires par leur foi chrétienne vivante et bien visible, par leur attachement à l’Église et à l’évêque. Des laïcs prennent au sérieux leur mission de baptisés appelés à construire l’Église, Corps du Christ. On reconnaît là l’action du Seigneur qui comble les petits et les démunis. Mais, ces chrétiens se sont habitués à vivre sans prêtre, sans l’Eucharistie. Habitués à s’en passer, ils risquent de ne plus en voir l’importance et le besoin.

Si la vie de foi de ces chrétiens est un exemple sur bien des aspects, surtout n’allons pas faire de ces communautés un modèle pour les régions du monde qui manquent de prêtres. L’anormalité d’une communauté sans prêtre et sans l’Eucharistie ne saurait devenir un modèle. Jamais l’ardeur de la foi des chrétiens et leur dévouement ne pourront compenser l’absence de prêtre dans une communauté. De plus, au lieu d’être un stimulant pour des vocations sacerdotales, l’absence habituelle du prêtre risque fort d’en éteindre le désir et le besoin.

Cette situation, fréquente dans notre région du Pacifique, n’est-elle pas un appel du bout du monde lancé à notre Église ? Appel à notre sollicitude pastorale à l’égard de ces communautés défavorisées ; appel à intensifier nos efforts pour procurer à toutes nos communautés les prêtres dont elles ont besoin ; appel à ne pas nous résigner à une situation de fait, mais à chercher, dans la vérité et l’unité, des chemins de solution ; appel à une plus grande fidélité et à une prière plus pressante au Christ prêtre et pasteur qui veut que tous les hommes soient sauvés.

Auteur :  Monseigneur Guy Chevalier Évêque de Tefenuaenata

Source : http://www.relpac.org.fj/taiohae.htm

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(1) Le père Buchin a été ordonné prêtre en 2006 ce qui porte à deux le nombre de prêtres Marquisiens depuis le début de l’évangélisation ; la première messe fut dite en 1595 !

Brel et les Marquisiennes

     La nuit tombait déjà sur Hanakee Pearl Lodge, et nous évoquions le souvenir qu’avait laissé Jacques Brel aux Marquises. Je racontais à un ami journaliste assis au bar, celui nous qui avait offert la dernière bière de la soirée, ce dont se souviennent les femmes mûres de ces îles éloignées du reste du monde.

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     Les Marquisiennes aujourd’hui mères de famille se rappellent avec émotion Jacques Brel et Madly. Elles étaient jeunes et pensionnaires à Atuona et celles originaires des autres îles de l’archipel ne rentraient qu’une fois l’an chez leurs parents, à la fin de l’année scolaire. Brel emmenait lors de ses tournées avec son avion bimoteur « Jojo »  quelques-unes d’entre elles, à Ua Pou où il atterrissait assez régulièrement. C’est avec bonheur qu’elles étaient ses passagères et elles étaient très heureuses de pouvoir rentrer chez elles  à Noël ou à Pâques plutôt qu’à la sainte Trinité, et plus rapidement sans être soumises à une longue navigation en pirogue, en baleinière,  ou sur une goélette agitée sur une mer parfois déchaînée. Le retour par bateau durait ordinairement plusieurs jours quand il leur fallait débarquer d’abord les autres filles sur leur île.

     Trente ans après, les Marquisiennes gardent un souvenir ému  de Brel et Madly qui ont quelque peu allégé la dureté de leur vie de pensionnaires à l’internat de Sainte-Anne.  Madly donnait des cours de danses et Brel des séances de théâtre et le couple suggéra aux sœurs l’organisation de la première kermesse.

     Son anticléricalisme n’empêcha pas Brel d’avoir de bonnes relations avec les religieuses qui dirigeaient d’une main de fer l’institution la plus importante des Marquises, le pensionnat qui recevait des jeunes marquisiennes très jeunes, parfois dès l’âge de six ans, qui restaient séparées une année entière de leur famille et ce jusqu’à la fin de l’adolescence afin de les soustraire et c’est un fait historique, à la dureté de la vie quotidienne dans ces îles, pour les éduquer à la religion certes  mais   essentiellement à compter des années 20 sous l’impulsion de l’administrateur de l’archipel, le Dr Rollin, pour protéger leur virginité qui ordinairement dans les vallées se perdait bien avant le début de la puberté,  sous  la brutalité des hommes d’une société qui avait perdu tous ses repères.

     Abusées, les femmes devenaient infécondes ou ne pouvaient mener à terme leur grossesse et le peuple marquisien allait totalement disparaître. Ce n’est qu’après 1930 que la courbe démographique s’inversera. Les pensionnaires de Sainte-Anne devinrent des mères de familles nombreuses et elles eurent sans l’assistance médicalisée que l’on connaît aujourd’hui beaucoup d’enfants, de huit à quinze voire plus pour certaines. Brel et Madly ont ainsi rencontré lors de leur séjour à Atuona la seconde génération de cette résurrection démographique alors que le renouveau culturel était encore loin d’être amorcé.