Haoe

Haoe      On aime ces îles avec ardeur. On les fuit parfois, déçu et amer. Mais cette désillusion n’est que l’envers de la ferveur. Aujourd’hui encore, la perception des Occidentaux varie entre ces deux extrêmes: rejet ou fascination. Les Marquises broient les natures fragiles, écrasent les certitudes, jaugent la résistance des « haoe » (les étrangers) à la force du lieu. Que venons-nous chercher ici, nous, Occidentaux ? Pourquoi faisons-nous tant de chemin, de milles, tant d’heures d’avion – vingt-deux heures de Paris à Papeete, puis trois heures de Papeete aux Marquises – ? Pourquoi certains sont-ils effrayés dès le premier instant, pourquoi d’autres sont-ils bouleversés au point d’arrêter là leur voyage? Les Marquises ne sont pas des îles exotiques où l’on paresse à l’ombre des cocotiers. Pas de lagon, pas d’eau turquoise, mais des rochers dressés au-dessus de gouffres où rôde encore « le charme pesant et muet de la sauvagerie » qui fascina tant Paul Gauguin ou Herman Melville. Nous descendons ici jusqu’au tréfonds de notre humanité, jusqu’à l’enfance du monde, au temps de l’insouciance d’avant l’Histoire, souvenir d’un âge où l’individu était relié à sa tribu, à sa terre et, au-delà d’elle, à l’univers. Nous portons tous « Les Marquises » au fond de nous comme une part sauvage, secrète de nous-mêmes. Nous poursuivons ici la nostalgie de l’alliance perdue avec la nature, le rêve d’une harmonie enfuie. Dominique Agniel, extrait de « Aux Marquises », L’Harmattan, 1998, actuellement en réédition.