Situées à 5500 km de Los Angeles, à 4000 km au sud de Hawaii, 7500 de Sydney, 6500 de Santiago du Chili, et à 1400 km au nord-est de Tahiti, les Marquises (archipel composé de 12 îles dont 6 sont habitées) sont les îles les plus éloignées de tout continent. Entre traditions et modernité, entre ciel et mer, Ua Pou, Hiva Oa, Nuku Hiva, Fatuiva (Fatu Hiva), Mohotani (Motane), Tahuata, Ua Huka et Eiao, les îles Marquises, Terre des Hommes, Te Fenua Enata, Te Henua Enana, the Marquesas Islands. Blocs de lave surgis du Pacifique, ces îles hautes composent un paysage dentelé à la beauté sauvage et envoûtante. Les Marquises s'offrent dans leur rudesse, brutales et authentiques…
Le soir à chaque fois qu’il a plu dans la journée, que les nuages sont clairs, que le ciel est légèrement couvert, le coucher de soleil est un vrai bonheur. Elle le regarde développer toutes ses nuances feux ocres et rouges, violine, en volutes, en longs fuseaux aériens dans le ciel, la mer est plate, la marée est faible, l’eau est une fusion d’or traversée par l’ombre des pirogues, une nappe d’encre noire enveloppe l’île, l’horizon s’embrase de mille éclats de lumière, elle admire et écoute la prière crépusculaire du soleil. La lumière revient quelques instants à l’horizon. Nous plongeons dans la nuit, accrochés aux derniers feux. Elle devait à chaque fois conjuguer la solitude et l’amour avec les vertiges de l’absence de la lumière incandescente de l’astre de feu qui s’échappe des nuées, à l’horizon dans l’or d’un océan de désirs tumultueux qui se heurtent aux récifs en une gerbe de poissons aux écailles zébrées transparentes et fluorescentes et portent dans les plaines et les vallées et à la cime des jets de lave des anciens volcans les cris de son cœur et l’ondée de son corps ensemble envoyés.
Gifford PINCHOT « To the South seas », publié en 1930, page 240 écrivait :
Au fil des jours, j’étais de plus en plus impressionné par le cours régulier que semblent suivre les couchers de soleil dans le Pacifique. D’abord, d’énormes traînées de lumière traversent le ciel occidental alors que le soleil s’enfonce derrière de grands bancs de nuages. Puis, à mesure qu’il s’approche de l’horizon, des ouvertures apparaissent dans ces nuages, à travers lesquelles la surface jaune du soleil brille comme un œil maléfique et ardent. Ensuite, au lieu d’une gloire dorée, une grisaille s’étend sur tout l’horizon, à la grande déception du spectateur, qui se sent blessé que le coucher de soleil si prometteur au début se soit éteint de manière si peu concluante.
Mais ce n’est pas encore la fin. Dix minutes plus tard, la lueur du crépuscule commence à jaillir à l’ouest. Le ciel prend l’aspect d’un gaz lumineux. Les nuages se fondent en masses plus sombres, mais toujours remplies de lumière, et un rayonnement chaud et cordial envahit le monde. C’est le véritable coucher de soleil. Il est magnifique, mais d’une beauté calme et reposante, qui contraste délicieusement avec le soleil intense de la longue journée. Il s’écoula environ trois quarts d’heure entre le moment où le disque solaire disparut dans l’océan et l’arrivée de l’obscurité. Puis les étoiles ont commencé à scintiller et la nuit s’est abattue sur nous, avec sa phosphorescence ardente tout autour du navire.
De loin, Fatu Hiva se profile comme une masse sombre et mystérieuse à l’horizon, austère et intimidante ; et même en s’approchant, les contours sinistres de la côte ne s’adoucissent pas. D’imposantes masses de basalte, usées, sillonnées et déchirées par mille tempêtes, s’élèvent à pic depuis les profondeurs de l’océan. Ci et là, un bois de fer noueux et tordu a enfoncé ses racines ténues dans la face balafrée de la falaise, son feuillage clairsemé, balayé par le vent, est blanc du sel incrusté par la mer agitée. En dessous, dans les bouches noires des cavernes obscures, les vagues incessantes lancent leurs bataillons à crêtes blanches avec un rugissement monotone, pour projeter à nouveau et encore des gerbes d’écume et d’embruns.
Au loin, ses pics déchiquetés, perçant les nuages, sans aucun arbre ni arbuste, s’élèvent comme le bord brisé d’un grand cratère, se dressant aujourd’hui, comme ils se sont dressés au fil des siècles, tel un monument aux feux volcaniques qui ont propulsé cette masse en fusion au-dessus de la mer mugissante, pour refroidir et se fissurer en un fantastique enchevêtrement de crêtes dentelées, de précipices imposants et de gorges infranchissables.
On comprend aisément l’émerveillement et la joie de Mendaña lorsque son navire passa devant les imposantes falaises noires gardant l’entrée de Hanavave. La baie étroite fut formée par l’effondrement d’une partie de la paroi du cratère, et à travers cette ouverture, encadrée par des piliers gigantesques et grotesques et des dômes de roche noire s’élevant à des centaines de mètres dans le ciel, on aperçoit directement le grand creux de la montagne dont le bord nu et brisé était visible depuis la côte.
Mais quel contraste ! Là où autrefois brûlaient les feux telluriques, la végétation luxuriante des tropiques envahit désormais l’immense amphithéâtre dans une profusion exubérante. C’est comme si la nature, dans un élan de repentir, déversait ses dons sans retenue pour couvrir les cicatrices et la désolation causées par la fureur volcanique.
Arbres et lianes, fleurs et arbustes recouvrent les flancs abrupts, presque verticaux, du grand bassin et grimpent jusqu’au sommet des crêtes tranchantes comme des couteaux. Ils étouffent les ravins et les vallées profondes avec leur masse prolifique de fleurs et de feuillage, et, rampant en abondance presque jusqu’au bord de l’eau, escaladent les falaises de basalte noir qui dominent la baie, cherchant ainsi à adoucir leurs contours abrupts et déchiquetés sous une végétation luxuriante de lianes et de mousses.
De grandes cascades, jaillissant du haut de la roche vivante sur le flanc de la montagne, bondissent par-dessus de puissants précipices, scintillant comme des fils d’argent à la lumière du soleil, pour se perdre dans les profondeurs mystérieuses des gorges sombres loin en contrebas. Ces eaux serpentent à travers des ravins humides et tortueux et forment le torrent qui dévale rapidement entre les collines sinueuses jusqu’à la vallée escarpée de Hanavave, où il se précipite sur son lit rocheux pour se jeter dans les eaux bleues de la baie tranquille.Traduction d’un extrait du texte de John W. Church paru dans le National Geographic en octobre 1919
Sous le regard de John W. Church, Fatu Hiva apparaît comme une île à la fois menaçante et fascinante, marquée par la puissance des éléments et la beauté sauvage de sa nature. Dès les premiers mots, l’île se présente comme une « masse sombre et mystérieuse », austère, presque hostile, qui impose le respect par la dureté de son paysage. Les « immenses masses de basalte », usées mais toujours imposantes, « fissurées et déchirées par mille tempêtes », incarnent cette nature puissante, presque indomptable, qui semble défier le temps et l’homme. Le lexique choisi — « lugubre », « menaçante », « sinistres », « rugissement monotone » — crée une atmosphère dramatique et immersive, où le lecteur peut presque entendre le fracas des vagues et sentir le vent salé fouetter les falaises.
Cette première partie souligne la dimension géologique et volcanique de Fatu Hiva, dont le relief accidenté est le fruit d’une genèse tumultueuse. Les « pics dentelés, perçant les nuages » et le « bord brisé d’un grand cratère » rappellent la violence des feux volcaniques qui ont sculpté l’île, donnant naissance à un paysage à la fois spectaculaire et infranchissable. Le volcan, symbole ambivalent de création et de destruction, incarne ici la force originelle qui façonne la nature dans sa dualité. La permanence de ces formes, dressées « au fil des siècles », confère à l’île une majesté intemporelle, un véritable « monument aux feux volcaniques » qui témoigne de l’histoire géologique et de la puissance des éléments.
Au cœur de cette rudesse minérale, un contraste saisissant s’impose : la luxuriance de la végétation tropicale qui envahit désormais les flancs abrupts de l’île. Là où la roche noire et déchiquetée évoquait la désolation, la nature semble vouloir réparer ses blessures. La baie de Hanavave, formée par l’effondrement d’une partie du cratère, se présente comme un immense amphithéâtre où la végétation exubérante « déverse ses dons sans retenue » pour « couvrir les cicatrices et la désolation » laissées par le volcan. Cette image poétique anthropomorphise la nature, lui attribuant une volonté réparatrice et une capacité de résilience remarquable. Ce contraste entre austérité et luxuriance illustre la dualité fondamentale de la nature : à la fois destructrice et généreuse, capable de renaissance et de régénération.
La richesse du vocabulaire naturaliste employé pour décrire la flore renforce cette impression de vitalité et de diversité. Les « arbres et lianes », « fleurs et arbustes » forment une masse prolifique qui « étouffe les ravins profonds » et « grimpe les falaises de basalte noir », adoucissant les contours abrupts du paysage. Les détails sensoriels — « bois de fer noueux et tordu », « feuillage clairsemé », « mousses », « cascades scintillant comme des fils d’argent » — offrent une vision tactile et visuelle très riche, qui immerge le lecteur dans un écosystème dense et vivant.
Enfin, la présence dynamique de l’eau, avec ses cascades jaillissantes et ses ruisseaux serpentant à travers la vallée, apporte une dimension supplémentaire au tableau naturel. L’eau symbolise la vie, le renouvellement et la continuité, animant le paysage et accentuant son caractère spectaculaire. Ces éléments fluides et lumineux contrastent avec la dureté des roches, renforçant encore une fois le jeu des oppositions qui traverse tout le texte.’émerveillement historique de Mendaña, navigateur ayant découvert l’île, inscrit cette description dans une perspective humaine et temporelle, soulignant la fascination que suscite ce lieu sauvage et monumental. La baie de Hanavave, avec ses « piliers gigantesques et grotesques » et ses « dômes de roche noire », apparaît comme un décor naturel théâtral, digne d’un amphithéâtre naturel.
L’émerveillement historique de Mendaña, navigateur ayant découvert l’île, inscrit cette description dans une perspective humaine et temporelle, soulignant la fascination que suscite ce lieu sauvage et monumental. La baie de Hanavave, avec ses « piliers gigantesques et grotesques » et ses « dômes de roche noire », apparaît comme un décor naturel théâtral, digne d’un amphithéâtre naturel.
Conclusion
La description de Fatu Hiva est un texte d’une grande richesse évocatrice, qui dépasse la simple évocation géographique pour offrir une méditation profonde sur la nature, le temps et la beauté sauvage. Par son style lyrique et naturaliste, il met en lumière la puissance brute et la majesté intemporelle d’un paysage façonné par des forces volcaniques extrêmes, tout en célébrant la résilience et la luxuriance de la vie végétale qui renaît sur ses terres. Ce texte invite à une contemplation respectueuse et émerveillée d’un monde où la dureté et la douceur, la destruction et la régénération, cohabitent dans un équilibre fascinant, rappelant la complexité et la fragilité des écosystèmes naturels face au passage du temps.
Le brick missionnaire Morning Star est arrivé récemment à Honolulu depuis les îles Marquises, apportant des nouvelles récentes. Voici un résumé des nouvelles :
À Tahuata, le lieu de villégiature préféré des baleiniers, plus de la moitié de la population était atteinte de la lèpre, et elle se propageait très rapidement. Les capitaines de navires feront bien de prendre note de cela et « Give the island a wide berth in the future ».
Les missionnaires hawaïens indigènes étaient très bien et satisfaits de leur travail, et tout ce qui était lié à la mission semblait favorable. Le gouverneur français, récemment en charge des affaires dans le groupe des Marquises, a été rappelé et une nouvelle nomination a été faite. L’ancien gouverneur ne s’entendait pas avec les missionnaires catholiques et a réussi à se rendre odieux avec tout le monde. Pendant son administration, l’ivrognerie est devenue très répandue à Hiva-Oa, bien que, dit-on, il ne l’ait pas encouragée. Mais il est évident qu’aucun effort n’a été fait pour freiner ce vice. Cela a commencé de cette manière : une ancienne prophétesse, qui avait pendant des années possédé une autorité presque suprême sur Hiva-Oa, est décédée l’année dernière ; immédiatement après sa mort, il a été proclamé que le dieu était mort et que le tabou sur la consommation de rhum était levé. Les chefs ont alors donné l’exemple et ont permis à leur peuple de fabriquer et de boire des liqueurs en toute liberté. En conséquence, il y a eu de fréquentes perturbations et des guerres entre clans rivaux, entraînant généralement plus d’effusions de sang.
« Give the island a wide berth » est une expression qui signifie éviter ou se tenir à l’écart. Elle est souvent utilisée dans le contexte de la navigation maritime, où une « berth » fait référence à la distance qu’un navire garde par rapport à autre chose, comme un autre navire, un quai ou, dans ce cas ici, une île. Ainsi, « give the island a wide berth in the future » signifie qu’à l’avenir, vous devez vous assurer de rester à bonne distance de l’île.
Oscar Birger Ekholm : Expédition Vanadis, une circumnavigation ethnographique du monde 1883-1885
Tahiahikoei, la femme sur cette photo est originaire de la vallée de Taipivai à Nuku Hiva et serait née en 1838. Son mari était Houtu Ioteve Utu. Elle a dit-on appris à nager dans la rivière avant même de savoir marcher.
Lorsqu’elle avait 4 ans, la vallée de Taipivai comptait 5 000 habitants d’après Herman Melville. Lorsqu’il y avait un cortège pour un événement, la file pouvait s’étendre sur plus d’un kilomètre. Mais au cours et à la fin de son adolescence, la population de sa vallée est passée de 5 000 à 200 personnes.
Elle a eu une dizaine d’enfants, ce qui était un véritable exploit, car la syphilis très répandue à l’époque rendait les femmes qui survivaient à la maladie, stériles.
Elle a eu trois filles qui se sont mariées et ont eu beaucoup d’enfants. Elle a donc beaucoup de descendants portant les noms de famille suivants : Teikitohe, Ah-Scha et Ah-Sam. Ses petits-enfants se sont mariés et ont eu beaucoup d’enfants, donc si vous consultez les généalogies de l’île de Nuku Hiva, vous trouverez probablement son nom tout au début d’une liste d’arrière-arrière-grands-parents. @ Daniel Longstaff
Enu Kahei écrit que Tahiahikoei Utu est son arrière-arrière…-grand-mère dont la fille Tahiapatuoho UTU et son mari AH SHA Meautahi sont les parents de sa grand-mère. Le patronyme UTU disparu est perpétué seulement aujourd’hui par les lignées AH SCHA, AH SAM et TEIKITOHE.
Maunaiki Tavita déclare qu’elle porte le prénom de sa trois fois arrière-grand-mère qui était mariée à OTOMIMI, et pense que sur la photo Tahiahikoei Utu doit avoir 34 ans, sa fille Marie Antoinette TIAUI UTU, 7 ans, fut mariée par la suite à Kipiri Teikitohe.
En quelque six mois, le rapt et l’esclavage de plus de 3000 Polynésiens dans de nombreuses îles, a détruit profondément cette civilisation car les pertes humaines ont été une perte considérable de leur histoire mémorielle étant donné que ces civilisations étaient jusqu’alors de transmission orale, laissant alors la porte ouverte aux colonisateurs occidentaux pour installer leurs systèmes administratifs, économiques et religieux…
Mondialisation pour le bonheur des uns et le malheur des autres.
Ce principe guiderait-il l’équilibre des échanges commerciaux et mondiaux ? Une sorte de jeu « qui gagne un peu, perd beaucoup » ? Jusqu’à en perdre la vie ? La lettre que Mr Verger, propriétaire terrien à Bois-Groland, transmet le 23 août 1857, au Président de la section d’agriculture de la Vendée, informe sur les avantages du guano du Pérou ; engrais encore peu usité dans le département, tandis qu’il a fait la fortune des agriculteurs anglais, et qu’il est employé avec tant de succès dans les départements limitrophes la Mayenne et la Sarthe. Mr Verger souhaite que le gouvernement autorise l’introduction du guano en franchise, dans tous les ports de la France, même par navires étrangers. Le guano, « wanu » en langue quechua, est un engrais naturel utilisé depuis des siècles par les paysans péruviens. Rapporté en Europe en 1802 par l’explorateur Alexander von Humboldt, le guano est, à partir de 1840, qualifié d’engrais biologique extraordinaire. Dès 1845 son exploitation commence sur les îles Chincha. Pour le Pérou, pays en très grandes difficultés financières, c’était l’occasion de faire rentrer de l’argent, beaucoup d’argent. Ces îles sont recouvertes jusqu’à 40 m de guano, des siècles de fientes. Exploiter cette ressource devient une priorité. Au XIXe siècle, tout le monde cherche de l’engrais pour améliorer le rendement des cultures. Les ressources des îles Chincha, trois îles minuscules au large de la côte sud-ouest du Pérou, sont alors livrées à l’exploitation intensive du guano, plus de 12 millions de tonnes. Les courants de l’océan Pacifique qui entourent ces îles sont riches en plancton. Toute cette zone très poissonneuse est ainsi la principale source d’alimentation des milliers d’oiseaux marins vivants sur les îles. Fous de Bassan, cormorans de Bougainville, mouettes… viennent y chercher leur nourriture et nicher. Le sol de ces îles, granitique et de ce fait imperméable, explique la présence de telles quantités de guano ; comme il pleut rarement, le lessivage des fientes est limité. Malgré la petite taille des îles, on installe un petit chemin de fer, des rampes d’accès aux dizaines de bateaux qui vont transporter le guano en passant le cap Horn.
Chinamen working guano Chincha Islands entre 1862 et 1865 Henry de Witt Moulton – BNF
Les ouvriers recrutés pour extraire le guano, avec la promesse d’un avenir radieux et des salaires mirobolants, sont logés dans des taudis. Ils sont nombreux à venir du sud de la Chine pour travailler dans des conditions dangereuses et déplorables. Ils seront nombreux à mourir sur le chantier ou à se suicider en se jetant du haut des falaises. Tous extraient le guano à la main, puis l’engrais est transporté dans des brouettes jusqu’à des wagonnets qui prennent la route du quai. L’ingénieur Louis Simonin, qui s’est rendu aux îles Chincha décrit les conditions terribles d’abattage du guano par les ouvriers chinois : « La poussière, l’odeur, sont capables d’asphyxier un novice. Il est impossible, pour qui n’y est pas habitué, de s’arrêter une heure devant les exploitations. Vous avez beau mettre un mouchoir sous vos narines. L’odeur pénétrante de l’engrais l’emporte, et de plus une poussière jaune, saline, s’étale avec complaisance sur votre visage et vos habits. » En 1862, comme les entrepreneurs qui exploitent le guano manquent de bras, l’état péruvien accepte de confier à des aventuriers la mission d’aller chercher de la main-d’œuvre dans les îles océaniennes. Ils capturent et déportent des centaines de Polynésiens, notamment des Pascuans. On assiste à la même chasse dans tout l’océan Pacifique sud où des esclaves du guano sont capturés. Selon l’historien américain Henry Evans Maude, 37 navires affrétés par le gouvernement péruvien ont « recruté » 3600 Polynésiens dont 1/3 capturés et embarqués de force avant d’être enfermés dans les cales de ces bateaux-prison. Le Pérou abolit en 1863 le trafic d’esclaves océaniens, mais certains bateaux arrivent encore chargés de familles entières enrôlées ou capturées. Les Polynésiens débarqués sont entassés dans des lieux immondes. Beaucoup meurent d’une épidémie de variole apportée au Pérou par les équipages de baleiniers américains. Les Polynésiens survivants sont rapatriés dans leurs îles, mais ils emportent avec eux la variole qui fera aux îles Marquises plus d’un millier de morts à Nuku Hiva, six cents morts à Ua Pou… À Rapa iti, la variole décime les 3/4 de la population. Sur l’île de Pâques, la population est réduite à quelques dizaines d’individus après l’épidémie. L’exploitation intensive du guano s’est arrêtée en 1879 au Pérou, et partout ailleurs à la fin du XIXe siècle, les engrais chimiques l’ont remplacé.
Loading cars with guano, Chincha Islands- entre 1862 et 1865 Henry de Witt Moulton BNF
Cependant l’exploitation du guano continue au Pérou. Le gouvernement péruvien exploite encore une vingtaine d’îles le long de la côte du pays. Rodrigo Gomez Rovira, de l’agence Vu, a photographié les forçats du guano aux îles Chincha en 2014. Il décrit des conditions de travail très dures. La journée commence à 4h du matin et se termine vers midi afin d’éviter les fortes températures qui peuvent grimper jusqu’à plus de 35 degrés dans la journée. La chaleur, la poussière, l’effort physique, l’isolement, depuis des générations les modalités de l’exploitation au Pérou n’ont pas changé. Le travail n’est toujours pas réalisé par des machines mais uniquement grâce à la force humaine, les hommes continuent de gratter le guano et le mettent dans des sacs.
West Point of North Island, Chincha Islands- entre 1862 et 1865 Henry de Witt Moulton BNF
Les paysans vendéens, sarthois ou mayennais, anglais et américains qui ont profité du guano pour obtenir de meilleurs rendements agricoles à moindre coût, ignoraient l’enrôlement des Chinois, les captures des Polynésiens, l’enfer que vivaient ces forçats du guano, la mortalité liée à l’insalubrité de leurs conditions de travail et d’hébergement, l’épidémie mortelle de variole arrivée au Pérou par les bateaux en provenance de l’Amérique du Nord. Ils ignoraient la grande mortalité induite par la variole dans de nombreuses îles du Pacifique sud lors du rapatriement des survivants des îles Chincha. Les Polynésiens n’étaient pas vaccinés ni immunisés contre les maladies contagieuses occidentales. En 1920, il ne restait que 2000 âmes aux îles Marquises sur une population estimée plus d’un siècle auparavant à 80 000 personnes ou plus.
View of the Great Pier, with shipping waiting for guano, Chincha Islandsentre 1862 et 1865 Henry de Witt Moulton BNF
Alors qu’en est-il aujourd’hui de notre ignorance au sujet de l‘exploitation de l’homme dans cette gigantesque mondialisation, d’une toute autre dimension que celle du XIXème siècle ? L‘information circulant à la vitesse de l’électricité, nous sommes informés de l’exploitation des adultes et des enfants dans l’extraction des terres rares pour les batteries de nos appareils et machines ; de l’exploitation des adultes et des enfants dans certaines industries textiles à très faible coût, dans les exploitations de l’agriculture commerciale sur quelques continents. Un geste pour la Planète ne serait-il pas de contrecarrer la mondialisation des catastrophes et commencer par sauver les hommes ?