Je me rappelais cette histoire de têtes de tiki disparues juste après leur découverte et je ne comprenais pas pourquoi j’en voyais une placée devant la porte de l’église de Hanatetena ? « Elle a été trouvée dans l’autre vallée, Monseigneur l’a bénie, c’est pour ça qu’on ne craint plus rien d’elle… ». Tel est le point de vue du maire délégué du village…
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Pendant l’été 1997, lors de fouille archéologique dans la vallée de Vaitahu, Barry Rolett de Hawai’i mit au jour une belle collection de quatre têtes de tiki enterrées à ras du sol, sous un banyan. Un tel trésor aurait pu être exposé dans le futur petit musée du village, mais depuis le jour de leur découverte, les tikis ont disparu ; il n’en reste plus qu’une photo au musée. ![]()
Les têtes de tiki « auraient disparu de leur plein gré, elles seraient retournées chez elles » c’est ce qu’on dit sur l’île.
Ces têtes de tiki aujourd’hui encore, ont une signification ancestrale : ces tiki sont tapu,. Ils avaient des têtes humaines, la source même du pouvoir, selon les croyances de l’ancienne société marquisienne. Suggs écrit en 1962 : « La préservation de la tête des personnages était importante, elle était le lieu du pouvoir surnaturel de l’individu, de son mana, et même après la mort, les crânes continuaient à receler ce pouvoir, il en émanait une aura protectrice pour ceux qui se trouvaient à proximité ». De plus, ces objets avaient été découverts à un emplacement lui-même sacré, sous un banyan géant.
Emily Donaldson écrit : Pour certains marquisiens, la mise au jour d’objets anciens entraîne une démarche malaisée de réévaluation du spirituel et du tapu. Comme tous les objets n’ont pas ce pouvoir sacré, la détermination de leur statut se fait aujourd’hui sur des bases individuelles. La dépopulation catastrophique et la dévastation des îles Marquises aux XVIIIe et XIXe siècles ont eu comme conséquence une extrême attention à des valeurs anciennes devenues ténues et presque éteintes (Dening 1980). C’est pour cela que l’évaluation du sens et de la force du tapu dans la sphère publique aujourd’hui est une entreprise aussi délicate et difficile Après le traumatisme du contact avec l’Occident et l’hégémonie culturelle qui en découla (Thomas 1990), c’est seulement dans la sphère privée que s’élabore désormais ce travail complexe et malaisé, donneur de sens.
Des objets cachés aux yeux des étrangers ont réussi à traverser les massacres et les malheurs des îles Le temps les a conservés intacts, et c’est cela même qui est devenu crucial pour ces anciennes entités tapu, pour ces symboles puissants qui gardent leur sens à travers les âges. L’espace, les hommes et leurs activités ont subi l’emprise du temps, mais les objets sont restés indemnes, ils ont réussi à survivre au contexte social et culturel de leur création. Et aux yeux des Marquisiens, ils continuent à transmettre un sens à des générations qui n’ont plus les connaissances de leurs ancêtres.
La prolifération d’objets anciennement emplis de mana engendre alors un discours plein d’anxiété sur le tapu, un discours individuel de plus en plus fragmenté variant selon les opinions et les valeurs de tout un chacun. Enterrer les objets potentiellement tapu a toujours été considéré comme une des mesures destinées à la fois à les protéger du vol et à se protéger de leur pouvoir. Et plutôt que de les donner au musée – un geste moderne – certains habitants on continué à y voir un comportement plus authentiquement marquisien. Parce qu’il n’y a plus de système de connaissances bien établies pour identifier et vérifier le pouvoir des anciens tapu, les Marquisiens d’aujourd’hui n’ont désormais qu’une opinion fragmentée, source d’inquiétude concernant la manière dont il faut traiter les objets. Au fil du temps, les croyances se sont diversifiées, individualisées, et maintenant il n’y a plus une seule manière de traiter ces objets sacrés, de neutraliser leur pouvoir ; il n’est plus possible de le maîtriser. Alors les objets tapu gardent encore aujourd’hui leur pouvoir qui va au-delà des explications qui peuvent être données, des gestes à faire ; et le malaise vient de ce dilemme : ces objets sont devenus source de renaissance culturelle mais aussi un fardeau.
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Les tikis de Poupou au moment de la découverte en 1997. Le reflet de la vitrine à l’intérieur du musée est gênant certes mais il semblerait, l’article cité ci-dessous ne le dit pas, que les tikis étaient alignés sous l’arbre sacré.
Si vous souhaitez prendre connaissance de l’étude complète réalisée par Emily Donaldson (traduction Robert Koenig), l’article est paru dans la livraison 302 du Bulletin de la Société des études océaniennes « Iles Marquises Mai 2005 » pages 105-125 Contact : seo@archives.gov.pf

















