
Kaoha nui to te Fenua Enata
Kaoha nui to Ua Pou
C’est toujours avec joie et avec une grande émotion que nous assistons à ce grand rassemblement de la famille marquisienne, à ce festival qui marque le réveil du peuple des Marquises : Te matavaa o te Henua Enata.
Cet événement est unique dans le Pacifique et probablement dans le Monde. Les îles de l’archipel rivalisent d’adresse, de performances mais il n’y a pas d’argent à gagner ; aucun spectacle n’est payant ; le ati enata se réunit et nous avons le privilège d’être vos invités. Notre gouvernement a apporté un soutien sans précédent à cet événement culturel pour témoigner de la solidarité de tous les Polynésiens, de notre fierté et de notre attachement à notre culture polynésienne, fondement de notre identité.
Ce festival est aussi l’occasion de valoriser les trésors archéologiques de nos îles ; à chaque festival de nouveaux sites sont restaurés, sortis de l’ombre de la nuit et de l’oublis, avec l’aide de scientifiques. Les bâtiments publics, les espaces culturels, les routes ont aussi bénéficié d’importants investissements de notre gouvernement.
Le Président Oscar Temaru a toujours soutenu le développement économique et culturel des Marquises, et il y a quelques jours encore, il est venu s’assurer personnellement de la bonne marche des préparatifs.
Le Ministre de l‘Equipement, n’a pas ménagé ses équipes notamment pour aménager le réseau routier et assurer le transport maritime.
Le Ministre de la Culture, a apporté un soutien technique et financier de plusieurs dizaines de millions au comité organisateur.
Le Ministère de l’Education a modestement contribué en mettant ses locaux scolaires à disposition des organisateurs. Tous les ministres ont voulu, dans leur domaine de compétence contribuer à la réussite de ce festival.
Mais au nom du gouvernement, je remercie également l’Etat pour sa contribution, notamment au transport et à la sécurité.
Que de chemin parcouru depuis que quelques-uns d’entre vous ont osé braver les interdits, les contraintes, les préjugés et les craintes superstitieuses pour redonner une place à votre culture ancestrale dans le présent et l’avenir des Marquisiens et de tous les Polynésiens. Vous avez par votre persévérance – trop souvent seuls – redonné aux jeunes de votre archipel la fierté d’être Marquisiens, l’envie de redécouvrir la culture de leurs ancêtres, l’envie de se la réapproprier, de la réinventer, de l’enrichir de nouveaux apports.
Ce sont les tatouages, les sculptures, le travail de la pierre et de l’os, les légendes, les haka aujourd’hui reconnus dans le monde entier, qui ont bénéficié du miracle de votre renouveau culturel.
Alors qu’en 1985, le regretté UKI avait supervisé la fabrication de deux pahu géants face à l’œil réprobateur de ceux qui y voyaient le réveil du paganisme, ce sont aujourd’hui des centaines de pahu marquisiens qui résonnent dans l’archipel et jusque dans les églises. Vos enfants commencent à battre les tambours dès la maternelle ! De nouveaux Tuhuka maîtrisent à présent l’art de leur fabrication.
C’est le troisième cycle des festivals qui débute aujourd’hui à Ua Pou. Votre île a vu naître cet événement fondateur en 1985. Nous vivons aujourd’hui le 7ième festival des Marquises et le troisième festival à Ua Pou. Le réveil, Te Matavaa en 1985, puis Te Mevaha ou la diffusion en 1995, puis aujourd’hui Te Tuhuka ou le spécialiste, celui qui sait et qui est reconnu pour son savoir ou son savoir-faire. J’y vois le symbole de la transmission des savoirs, la valorisation de vos héritages et de notre patrimoine commun. Notre culture, nos langues, notre identité.
Les enfants parlent marquisien entre eux, et ils en sont fiers. Et ils ont raison. Tout comme les Tuhuka transmettaient un savoir valorisé par la reconnaissance de la société, nous devons tous transmettre nos langues polynésiennes à nos enfants. Elles doivent être reconnues, avoir droit de cité. Elles sont notre expression et tout comme nous avons le droit de respirer, tout comme nous avons le droit d’exister, nous avons le droit et le devoir de faire vivre nos langues et notre culture polynésienne.
Quelle tristesse !! Il n’y a pas si longtemps encore, les enfants polynésiens devaient parler exclusivement le français à l’école. Il leur était interdit de parler dans leur langue maternelle sous peine de punitions sévères, souvent infamantes. Mais comme les réfractaires étaient trop nombreux pour être tous systématiquement corrigés, comme ils s’exprimaient spontanément et à tout bout de champ dans la langue de leurs parents, de zélés éducateurs ont imaginé un système ingénieux. Ils remettaient un coquillage au premier élève surpris à parler en langue polynésienne à charge pour lui de trouver un autre récalcitrant pour lui remettre le coquillage du tabou et de l’interdit. Finalement, c’est devenu un jeu ; les enfants ont intégré la contrainte, ils ont simplement continué à parler leur langue en cachette et beaucoup d’entre eux ont déserté l’école.
Nous payons aujourd’hui le prix de cette mise en concurrence des langues française et polynésienne : malgré les efforts soutenus de leurs maîtres, le taux moyen de réussite des enfants polynésiens aux évaluations nationales de français est inférieur de 6 points à la moyenne des seules Zones d’Education Prioritaires de métropole.
Opposer la langue française à nos langues polynésiennes n’est pas une bonne démarche. Limiter par la loi, comme par la punition autrefois, les espaces où nous avons le droit de nous exprimer dans nos langues polynésiennes, n’est pas la bonne solution.
Se réfugier derrière la constitution, qui n’est qu’une loi plus importante que les autres, pour refuser au peuple polynésien le droit naturel d’échanger et de débattre sur l’avenir de notre pays dans nos langues n’est pas une bonne démarche. Auriez-vous imaginé un seul instant venir à ce festival pour vous adresser à un peuple de muets ?
Etablir des hiérarchies entre les cultures en dévalorisant les langues polynésiennes, en marginalisant leur usage, en leur refusant l’accès aux espaces de débats publics de leurs représentants élus n’est pas une démarche respectueuse de notre identité.
Nous ne demandons qu’à pouvoir nous exprimer chez nous dans une langue de chez nous. Il est vrai, le français a toute sa place dans la société polynésienne contemporaine mais il ne doit pas prendre toute la place.
Les élus polynésiens veulent parler en langue polynésienne de la Polynésie au sein de l’assemblée de Polynésie. Pourquoi faudrait-il ouvrir des négociations pour cela ? Les députés français accepteraient-ils qu’on les oblige à ne parler qu’anglais à l’assemblée nationale ou même au parlement européen ? Ne trouveraient-ils pas cela humiliant et absurde?
Accepteraient-ils de se plier à une telle décision imposée par d’autres sans aucun respect de leur identité et de leur histoire?
Je ne le crois pas.
Aussi, Monsieur le Ministre, je me tourne vers vous avec l’espoir que vous saurez porter notre message aux élus nationaux, au gouvernement de la France et au président de la République. Je vous confie ce coquillage et vous demande avec respect et déférence de le ramener symboliquement en métropole pour marquer la rupture avec une politique ressentie par les Polynésiens comme le déni de leur identité. Nous savons bien qu’il y a aussi en France, au sein même de la représentation nationale, une tradition de tolérance et de respect de l’autre prête à reconnaître notre droit à parler nos langues.
Car je dois vous le dire Monsieur le Ministre, nous ne négocierons pas la restriction de notre liberté d’expression et si le pouvoir parisien persiste à vouloir nous interdire de débattre dans nos langues à l’assemblée, il faudra que Madame le Haut Commissaire, garante de la légalité, se procure toute une cargaison de coquillages car les « petits représentants désobéissants » seront, je le crains très nombreux.
Comprenez-nous. Le mot REO, EO en marquisien signifie à la fois la langue et la voix ; nous interdire de parler notre langue c’est aussi nous priver de notre voix ! Alors, Monsieur le Ministre, si la loi ne nous respecte pas, devons- nous respecter la loi au mépris de ce qui constitue notre âme ?
Je vous invite par contre à faire avec nous le constat de notre Matavaa, au réveil de nos réalités culturelles, de notre ressenti.
Le festival des Marquises est une fête magnifique, organisée dans un esprit de paix et de communion : le résultat de la détermination des Marquisiens, de leur confiance dans leur culture, dans leurs valeurs. Tous les polynésiens doivent s’approprier cet exemple pour défendre dans le respect réciproque mais sans faiblesse notre patrimoine culturel, notre identité et notre liberté d’expression.
Bon festival à toutes et à tous et que vive Te Matavaa O Te Henua Enata.
Jean-Marius RAAPOTO
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