La statue de la Vierge surplombe la baie de Hatiheu depuis 1872

La vallée de Hatiheu s’ouvre largement sur une vaste baie bordée par la crête de Anaho à l’est, et l’alignement des pitons déchiquetés dont les hauteurs s’échelonnent en direction de Aakapa à l’ouest. Lorsque vous passez au-dessus des crêtes, vous pouvez voir une forme blanche au sommet de la première aiguille dominant le village. C’est la Madonne de Hatiheu, érigée en 1872 par le missionnaire Frère Michel Blanc. Il voulait bâtir une église catholique, mais les villageois étaient en guerre avec les tribus voisines et n’avaient pas le temps de tailler des blocs de pierre.

Déterminé à créer quelque chose, le missionnaire a recherché l’inspiration. L’idée de faire une statue de la  Madone lui est venue pendant qu’il regardait vers le haut les crêtes de montagne. Pour façonner cette statue de la vierge au sommet du mont Te Heu, il a escaladé maintes fois, pendant toute une année, l’aiguille basaltique, afin d’y monter à 400m, de lourds morceaux d’arbre à pain pour donner corps à la statue, puis la chaux pour en façonner les détails. Enfin, il a apporté des branches de corail pour couronner la vierge et décorer son piédestal. Deux fois par an, des jeunes de la paroisse montent au sommet des pics pour repeindre la statue et débroussailler les alentours, afin de lui permettre de rayonner sur toute la baie et ses habitants.

D’un blanc immaculé, contrastant avec le basalte sombre des roches, elle veille depuis 135 ans sur les habitants de la vallée. « Lorsqu ‘elle s’offrit à leur vision, les habitants stoppèrent les hostilités avec les tribus voisines et décidèrent de vivre désormais en paix… et construisirent enfin l’église si chère au frère du Sacré Cœur en 1879 ».

C’est ce mythe que racontent les guides aujourd’hui. D’autres narrateurs plus anciens nous apprennent une autre réalité historique de la construction de l’église.

Le RP Mouly ss.cc écrit en 1949 : « L’église de la baie d’Hatiheu est à elle seule un spécimen de la ténacité des missionnaires. Le P. Fréchou l’avait commencée en 1860. C’était le beau temps. Les femmes s’en allaient chercher du sable, de la chaux, des cailloux dans des petits paniers. En groupes, elles allaient au bord des précipices chercher les bambous qui formeraient les parquets. Vinrent les beuveries, les désordres et la petite vérole. Dès lors, l’église s’arrêta à deux mètres du sol. Ce n’est qu’en 1874 que l’œuvre reprit. Le bâtiment de style gothique devait mesurer 30 mètres de long sur 9 de large et serait flanqué de deux tours hexagonales. Le maître d’œuvre, à la fois architecte, maçon, menuisier, sculpteur n’était autre que le Frère Michel, coadjuteur. Au début de 1879, elle était terminée. Bien avant l’inauguration, les indigènes accouraient de partout pour la voir. Ils s’extasiaient surtout devant les statues. « Oh ! comme elles sont belles, disaient-ils. Que sont les nôtres en comparaison ? Rien du tout. II fallait leur montrer la lampe du sanctuaire qui montait et descendait à volonté. Dans la sacristie, le meuble à compartiment, l’escalier qui conduisait aux tours, la cloche, l’intérieur des flèches. Mais la merveille des merveilles, c’était l’orgue…

La dédicace de l’église eut lieu le 8 mai. Ce fut un grand jour. Depuis plusieurs semaines, toute la vallée était en mouvement.. On préparait vivres et couverts pour les innombrables invités prévus. On dressait des tentes, on élargissait les chemins, les pêcheurs allaient chercher, au large, des marsouins et des grandes raies. La fête serait d’autant plus belle que le résident Chastanié, ancien élève des Pères à Cahors, était un ami. Trois jours avant, des exprès lui furent envoyés, à lui et à sa famille, à la reine, aux Sœurs de Saint-Joseph, aux notabilités françaises et indigènes, autant dire à tout le monde. La foule fut innombrable ; la cérémonie un triomphe. Le résultat immédiat fut une plus grande assiduité à la prière. Le travail, l’ordre, la discipline y gagnèrent eux-mêmes. « Pour faire cesser l’anthropophagie, avait dit Eyriaud des Vergnes, on comptait sur la présence des missionnaires et leurs exhortations constantes. » in « Secrets, candeurs et férocités de cannibales ».

Robert L. Stevenson porte en 1888 un regard très critique sur cette statue : « Au bord de l’une des plus hautes falaises, peut-être sept cents pieds au-dessus de la plage, une Vierge insignifiante regarde en bas comme une pauvre poupée oubliée là par un enfant géant. Ce laborieux symbole des catholiques est toujours étranger aux protestants ; nous songeons avec étonnement que des hommes ont pris la peine de travailler tant de jours, et de grimper si haut au long des précipices pour un résultat qui nous fait sourire ; et ce fut pourtant, je crois, le sage évêque Dordillon qui désigna le site, et j’ai vu ceux qui prirent part à l’aventure jeter un regard de fierté sur les périls surmontés ». 

Robert Louis Stevenson : « Hatiheu dès auparavant était un endroit d’importance pour les missionnaires. Environ à mi-chemin de la plage, trois églises sont groupées dans un bosquet de bananiers entremêlés de quelques ananas. Deux sont en bois : l’église primitive maintenant désaffectée ; et une deuxième qui, pour quelque raison mystérieuse, n’a jamais servi. La nouvelle église est de pierre, avec des tours jumelles, des murs flanqués d’arcs-boutants, et une façade sculptée Le plan en est bon, simple et symétrique, mais son caractère est tout dans le détail, où l’architecte s’est épanoui en sculpteur. Il est impossible de décrire à l’aide de mots les anges (ils ont plutôt l’air d’archevêques ailés) qui montent la garde à la porte, les chérubins des angles, les gargouilles – boucs émissaires, et le bas-relief fantasque et spirituel où saint Michel (patron de l’artiste) fait de bonne besogne sur un Lucifer récalcitrant. Nous n’étions jamais las de considérer cette imagerie, si naïve, parfois si bouffonne malgré tout, au meilleur sens – au sens de goût et d’invention expressive – si artistique. Je ne sais s’il était plus singulier de rencontrer un édifice de ce mérite dans un coin d’île barbare, ou de voir encore tout flambant neuf un édifice aussi antique. L’architecte un frère lai français, toujours en vie et en santé, et qui médite d’autres fondations, a sans aucun doute parmi ses ascendants un entrepreneur de l’âge des cathédrales ; et c’est en considérant l’église de Hatiheu que j’ai cru comprendre le charme de la sculpture médiévale : cette combinaison du puéril courage de l’amateur qui s’essaye à toutes choses, comme l’écolier sur son ardoise, avec la virile persévérance de l’artiste, ignorant quand il est vaincu. Frère Michel parlait toujours de ses travaux avec un air de malice, sous lequel on discernait une fierté sérieuse, et le passage d’un ton à un autre était souvent très humain et divertissant :

– Et vos gargouilles Moyen Âge, m’écriai-je, comme elles sont originales !

– N’est-ce pas ? Elles sont bien drôles ! disait-il avec un rire épanoui ; et aussitôt, avec une soudaine gravité :

– Cependant il y en a une qui a une patte de cassée ; iI faut que je voie cela. Je lui demandai s’il avait eu un modèle.

– Non, dit-il, c’est une église idéale. Le bas-relief était son œuvre favorite, et il se rendait justice. Mais les anges de la porte, il eût aimé les supprimer ou les remplacer.

– Ils n’ont pas de vie, ils manquent de vie. Vous devriez voir mon église à la Dominique ; j’ai là une Vierge qui est vraiment gentille.

– Ah ! m’écriai-je, il paraît que vous avez dit ne plus vouloir jamais bâtir d’autre église, et j’ai noté sur mon journal que je n’en croyais rien.

– Oui, j’aimerais bien en faire une autre, confessa-t-il, en souriant de l’aveu.

Michel Blanc avait été menuisier de son état; il s’était retiré après fortune faite, et crut fini son temps d’activité; mais ayant reconnu les dangers de l’oisiveté, il plaça son capital et ses moyens au service des missionnaires. Il devint pour eux charpentier, maçon, architecte, ingénieur ; il ajouta la sculpture à ses talents, et fut renommé pour son habileté au jardinage. Il avait l’aspect enviable de celui qui a trouvé un havre à l’abri des luttes de la vie, et s’y est ancré solidement ; il allait à ses affaires avec une aimable simplicité ; il ne se plaignait pas du manque de résultats, croyant sans doute à part lui que sa sculpture était un résultat suffisant. Bref, c’était le vrai modèle du missionnaire laïque. In « Dans les mers du sud ».

L’église en bois, novembre 1995

Une vague détruisit l’église en 1946, et elle fut reconstruite en bois.

Religieux picpucien, né le 15 mars 1832 à Rochefort (Charente-Maritime) et décédé à Atuona (Hiva Oa), le 4 novembre 1899, le Frère Michel (de son vrai nom Eutrope Blanc) se tient devant l’église catholique blanchie à la chaux à Hatiheu, île de Nuku Hiva. Vêtu de noir avec un col blanc d’ecclésiastique et un chapeau blanc à large bord, il se tient debout devant Osbourne Lloyd. Photographie tirée de l’album « La croisière du Casco » lors des voyages de Robert Louis Stevenson autour d’Hawaï et de la Polynésie française en 1888.

La construction de la nouvelle église a été commencée en 2003. Le plan est identique à l’église initiale, avec pour les murs et les tours l’utilisation de matériaux modernes, choisis par le maire délégué de Hatiheu, Yvonne Katupa.

Cliquer sur > Hiro’a tumu S2#4 : la madone de Hatiheu

Nuku Hiva, survol des forêts de pins des Caraïbes

Des forêts plantées d’immenses pinèdes non entretenues… des arbres chétifs et dorénavant sans finalité commerciale… un énorme gaspillage économique mais peut-être aussi une absence de bon sens écologique.

La fiscalité multiplie les taxes d’un archipel à l’autre, tellement qu’il est nettement moins onéreux d’importer du bois traité de Nouvelle-Zélande, plutôt que d’acheter toutes les machines et les produits pour produire et traiter le bois local. Cependant le Conseil Economique Social et Culturel de la Polynésie Française est d’un tout autre avis :

nuku-hiva-survol-foret-de-coniferes.1184285075.jpg

« L’archipel des Marquises couvre 2000 ha de plantations de pins des Caraïbes, ce qui représente 35 % de la surface polynésienne cultivée. Sur l’ensemble de la Polynésie française, c’est donc aux îles Marquises que ce pin a été le plus planté. Les plantations exploitables se trouvent essentiellement à Nuku Hiva (1462 ha) et Hiva Oa (556 ha).

L’exploitation des pins des Caraïbes (plus précisément ceux plantés au cours de la période 1977-1985) sur le plateau de Toovii avait été retenue parmi les activités à développer aux Marquises, dans une première étude de TRANSTEC. Mais une seconde analyse a conclu finalement que « la proportion d’arbres de bonne qualité est trop faible pour assurer la rentabilité de l’exploitation de cette ressource ».

A ces conclusions contradictoires, on peut ajouter les éléments de réflexion suivants. D’une part, il faut préciser que cette étude a été réalisée dans l’hypothèse d’une exploitation à échelle industrielle. D’autre part, il semblerait que l’échantillon de bois sur lequel les tests ont été effectués était très réduit.

Par ailleurs, depuis quelques années, une petite scierie familiale située à Papenoo exploite les bois de pins des Caraïbes plantés à Tahiti, dans des conditions de qualité et de rentabilité qui s’avèrent satisfaisantes. Des bois de pin de qualité (pour parquet notamment) sont donc commercialisés à des prix compétitifs par rapport aux bois importés de Nouvelle-Zélande. L’abattage et le traitement du bois sont réalisés par le service du développement rural de Papara qui assure également l’acheminement des grumes jusqu’à la scierie. Le prix de cession des bois fixé à l’origine a dû être considérablement abaissé, mais le traitement est facturé en totalité à l’entreprise.

Il convient de préciser que cette entreprise n’a pas bénéficié de subventions du territoire pour démarrer son activité et réaliser ses investissements. Elle a obtenu par contre une aide financière de l’Etat (MAFIC) en 2004. Sur la base de ces constats, le CESC :

– estime que la filière « pins des caraïbes » constitue bien une activité à développer au regard de la ressource disponible aujourd’hui et de l’importance du marché local alimenté jusqu’à présent essentiellement par l’importation ;

– préconise un suivi plus rigoureux dans l’entretien des plantations de pins afin de garantir la production de bois de qualité et soutient le projet de création d’un office forestier qui aurait notamment une mission de planification à long terme des programmes, pour permettre une répartition géographique optimale des différentes catégories de plantations à développer dans l’ensemble de l’archipel ;

– recommande de prévoir des moyens de formation spécifiques aux métiers nécessaires au développement de l’ensemble de la filière bois : abattage, manutention, transports, etc ;

– souhaite en tout état de cause, que le pays favorise la création d’une ou plusieurs scieries locales par le biais de diverses mesures : participation publique dans le cadre d’une SAEM (société anonyme d’économie mixte), exonération fiscale pour l’importation des machines, abaissement du coût du fret maritime, fixation d’un prix de vente de la matière première suffisamment bas pour garantir une rentabilité optimale de l’exploitation, etc.

En effet, la ressource actuellement disponible permettant une exploitation durant 30 ans pour trois scieries, la création de deux autres unités de sciage, dont une aux Marquises, contribuerait à créer des emplois (même s’ils sont en nombre limité) et à satisfaire une partie des besoins locaux en bois courant (charpente, bois d’oeuvre,…).

De plus, il s’agira d’une véritable activité de production à partir de nos ressources naturelles, ce qui présente l’avantage d’alléger la facture de nos importations. Dans l’hypothèse de l’ouverture d’une scierie aux Marquises, celle-ci permettra de satisfaire en grande partie la demande locale et l’exportation du surplus vers Tahiti ne devrait pas soulever de difficultés dans la mesure où le coût du fret pourrait être négocié à la baisse, ce qui, compte tenu du volume plus important de fret à transporter, favoriserait en conséquence un meilleur équilibre des comptes des compagnies maritimes ». in « Le développement des îles Marquises » CESC PF N°137 – 2005