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Légende de la création des îles Marquises
Recueillie par Uki Haiti qui la tenait de la bouche même de sa mère, cette légende raconte la construction d’une case dans laquelle s’abriteront Atea et son épouse Atanua (ou Ataua). « Elle confirme, fixe et image l’unité culturelle… de l’archipel… » (Stéphane Jourdan).
C’était lors de la nuit initiale
Atea vivait avec sa femme Atanua. Ils n’avaient pas de maison.
Un jour, Atanua dit à son époux Atea :
Quelle est cette façon que nous avons de vivre sans maison ?
Atea se tut : il ne savait comment construire la maison.
Mais il réfléchit, en lui-même, aux moyens à employer.
Ensuite, donc, la pensée de Atea se fixa sur ses pouvoirs divins.
Il a été dit aussi qu’un homme est doté de pouvoirs forts.
Éclairé par les forces divines sur les travaux nécessaires à la construction de la maison, il est [alors] satisfait.
Le soir même, le mari dit à la femme :
Cette nuit, je bâtirai notre maison.
La nuit s’apprêtant à descendre, Atea se dressa et invoqua ses Forces de la façon suivante :
Racines-longues…, Racines-nombril…, Racines-courtes…, Racines-travail…, Racines-énormes…, Racines-minuscules… Dresse la maison !
L’invocation terminée, Atea choisit l’emplacement de la maison.
Puis ayant dressé deux piliers, il dit alors : c’est Ua Pou.
Puis Atea ayant pris la poutre faîtière, la posa surles deux piliers attachés avec la corde en fibre de coco.
Il dit alors : c’est Hiva Oa.
Ensuite, il a fixé les potelets de façade, la traverse de l’auvent… et les poteaux de soutien, la poutre inférieure.
Atanua demanda au mari, Atea :
Où en es-tu de la construction ?
Le mari répondit :
Bientôt la maison pourra être inaugurée
Atea a fixé les chevrons, à l’avant à partir de la poutre faîtière jusqu’à la longue traverse, à l’arrière, à partir de la poutre faîtière jusqu’à la dalle de pierres.
Il dit alors : c’est Nuku Hiva.
Avec quoi couvrir la maison ? Avec des palmes de cocotier.
La couverture a été réalisée selon la technique des “neuf parts”.
Il dit alors : c’est Fatuiva.
Atea a creusé un trou pour parfaire son travail,
bien que l’aube soit très proche.
La voix d’Atanua a crié : l’image lumineuse scintille.
Il dit alors, c’est Tahuata.
Elle ajouta [encore] : le chant de l’oiseau se fait entendre le matin.
Il dit alors : c’est Mohotani.
Atea travaillait toujours, il ne s’arrêta pasjusqu’à ce qu’il eut fini le trou.
Le trou est terminé, Atea dit :
Je ramasserai les débris et les mettrai dans le trou.
Il dit alors : c’est Ua Huka.
Le disque solaire s’épanouit au contact du mur céleste,
visible au milieu du grand océan.
Atanua s’est écrié comme ceci :
Attention ! Attention ! S’illumine, s’illumine, s’illumine la Terre des Hommes !
Il dit alors : c’est Eiao.
Edgar TETAHIOTUPA
Au milieu de l’Océan, deux piliers furent dressés : Ua Pou
A tahi a hakatu e ùa pou, i peàu ìa ai : o Ua Pou.C’est alors qu’il dressa deux piliers, il dit alors : c’est Ua Pou.
Le paepae, cette imposante plate-forme de gros blocs basaltiques, typique de Fenua ‘Enata, Henua ‘Enana, a été érigé par les spécialistes. Il est enfin prêt à recevoir le ha’e ou fa’e, la maison qui abritera les hommes et les femmes du pays. Les matériaux une fois récoltés et préparés, la construction de la grande case marquisienne peut enfin commencer. D’abord il faut dresser les deux poteaux principaux, les pièces maîtresses, sans doute les plus solides et les plus imposantes de la maison, celles qui demandent la participation des plus forts et l’attention de tous. Après ces poteaux fondateurs, les pou, le reste suivra.
Ici, leur importance est rendue par le choix du dessin, reconnaissable entre tous : des poteaux-tiki, massifs et solides, à l’image des hommes et des divinités, dressés, debout, pour supporter l’habitation et abriter la communauté. Celle-ci est symbolisée par des motifs souvent issu de l’être humain ou du monde végétal. Au centre, à la base, un grand regard stylisé, pour mieux voir qui arrive, accueillir l’hôte et défendre la maisonnée. Au-dessus, un personnage central et, de part et d’autre, d’immenses mains semblables à deux branches, qui porteront des fruits et donneront naissance aux générations futures. Aux deux extrémités, les six personnages, répartis en deux groupes, symbolisent-ils les six îles habitées de Fenua ‘Enata ? Des regards, là encore, les bordent comme pour mieux les admirer, les guider et les protéger.
Dessin de Hans Matohi, SP2 ; Texte de Pierre Ottino
Une longue poutre relia les deux piliers : Hiva Oa
A tahi Atea a too i te hiva, ua tuku ma ùka o na pou, me te humu me te puu,
i peàu ìa ai : o Hiva Oa.
Puis Atea pris la poutre faîtière, la posa sur les deux piliers, l’attacha avec la corde en fibre de coco.Il dit alors : c’est Hiva Oa.
Après les poteaux, taillés dans le haut tronc des arbres à pain qui, par leurs fruits, assurent la nourriture de base des Marquisiens, c’est la longue poutre faîtière qu’il faut hisser. Elle solidarisera les deux poteaux principaux et permettra la poursuite de la construction. Elle donnera un fort pendage au toit et révèlera la hardiesse des hommes qui n’hésitent pas à la poser à belle hauteur. Cette élévation de la toiture est la fierté des ‘Enata. Permet-elle de les rapprocher des divinités ? de permettre un échange entre les hommes et leurs ancêtres, élevés au rang de déités ? Les oiseaux, messagers des dieux, pourront s’y poser comme ils se perchent sur les plus hautes branches des arbres alentours.
Au centre, une figure importante, solidement campée, concentre l’attention ; d’autant plus que ses jambes reprennent la forme d’un regard. De part et d’autre, des visages et des personnages sont à l’image des ancêtres et des dieux qui rythment le cours de l’histoire, l’existence des hommes et le fil des générations, abritées sous le même toit et vivant sur la même terre. Sur le pourtour, une frise de triangle peut traduire, les dents des requins qui parcourent le grand océan, tout autant que les fines ligatures qui assurent les différentes pièces de la charpente, ou la solidarité entre les êtres qui peuplent l’univers et, particulièrement, entre les hommes.
Dessin de Heiani Teotahi, 5ème Puahi
Alors il fallut fixer le toit devant et en arrière : Nuku Hiva
Ua haamau Atea i te oka, i te aò me io he hiva tihe io he kaava òa,
Ma te tua, me io he hiva tihe io he tuàka.
I peàu ìa ai: o Nuku Hiva.
Atea a fixé les chevrons, à l’avant à partir de la poutre faîtière jusqu’à la longue traverse, à l’arrière à partir de la poutre faîtière jusqu’à la dalle de pierres. Il dit alors : c’est Nuku-Hiva.
Les pièces maîtresses, une fois en place, il faut ménager l’espace suffisant pour abriter les hommes et les femmes. Le pan arrière descendra jusqu’au sommet de la plate-forme de pierre, le paepae, qui supporte le ha’e marquisien. Le pan avant du toit sera tenu, en façade, par de courts poteaux qui permettront l’ouverture frontale de la maison. L’ossature de la maison sera ainsi terminée. La famille pourra bientôt s’y abriter, s’y reposer, discuter, échanger et y dormir. Cette famille sera nombreuse, issue d’un ancêtre commun, elle se multipliera et, si besoin, une autre maison sera érigée à côté ou plus loin, parfois une dissension obligera à partir, découvrir une autre terre, ou partager le territoire en deux parties égales.
Au centre, un grand visage, partie la plus tapu des êtres humains, est celui d’un personnage éminent. Des frises traduisent sa couronne, un collier et aussi les innombrables réalisations abouties grâce à lui, dont la construction de tohua qui rassemblent la communauté. De part et d’autres deux ensembles similaires mais inversés comme deux êtres semblables et différents : homme et femme, frère et sœur, ou deux frères, deux descendances proches et opposées ? Aux extrémités, deux personnages adossés, ou jumeaux, marquent toujours cette partition, cette dualité, à l’origine de toute chose, de toute vie. Dualité ou couple qui s’affrontent, se repoussent ou s’associent.
Dessin de Kapio Teikiteetini, 3ème b
Atea eut besoin de neuf feuilles : Fatuiva
E aha to te timaù i te haè ? E àu poà.Ua hatu ia hoi te àu poà o te haè, e iva kotu,I peàu ia ai : o Hatuiva.
Avec quoi allons-nous couvrir la maison ? Avec des palmes de cocotier. La couverture a été réalisée selon la technique des « neufs parts ».
Il dit alors : « C ‘est Fatuiva ».
Les poteaux dressées, la charpente terminée, les pièces ligaturées entre elles, le gros-œuvre de la maison est terminé. Pour y habiter, à l’abri de la pluie, du vent, du soleil et de fa nuit, il faut la recouvrir. Ce n’est qu’après que l’on pourra enfin s’y reposer. Ce travail nécessite la participation de tous, hommes et femmes, jeunes, adultes et plus âgés. Il doit se faire vite mais de façon solidaire, coordonnée et régulière, gage d’assurance à la bonne étanchéité de la toiture. Un simple regard avisé appréciera la parfaite régularité des palmes alignées et superposées, et la belle harmonie de l’ensemble.
La répartition des panneaux, la régularité des motifs, la symétrie des thèmes, traduisent l’équilibre et la partition de la toiture, l’accord des matériaux et l’adaptation du travail des hommes. La disposition des motifs rappelle les ligatures et les tressages : tressage des feuilles et des liens, ligature des feuilles aux chevrons, et aussi dextérité des mouvements et des doigts, implication et imbrication du regard. Toujours présent, source d’attention, de connaissance et d’apprentissage, ce regard se lie et se lit sous divers sens, à l’endroit comme à l’envers, permettant ainsi la transmission et une adaptation, une souplesse indispensable au travail, à l’échange et aux matériaux utilisés.
L’image lumineuse du ciel scintille. C’est Tahuata
Ua taa te èo o Atanua : ua tahu te ata uà
I peàu ia ai : o Tahuata
La voix de Atanua cria : « l’image lumineuse du ciel scintille »
Il dit alors : « C ‘est Tahuata »
La maison terminée, les matériaux rassemblés et le sol nettoyé, les ‘Enata peuvent se reposer, après un travail de création qui s’est fait en harmonie avec le monde qui est leur. Le paepae de pierre, érigée sur la terre, la maison de bois et de feuilles dressée sur le paepae, les ‘Enata sont en parfaite symbiose avec leur sol, leur terre, leur île et la végétation qu’elle porte. Leurs habitations sont façonnées avec et par les matériaux disponibles, le relief, le climat et la couleur des îles. Elles ne dérangent pas l’ordre des choses, elles ne choquent pas, n’agressent pas, ni le monde, ni le regard.
L’aurore paraîtra, le ciel s’illuminera sur cette terre devenue Terre des Hommes, Fenua ‘Enata, Henua ‘Enana. Avec ses premiers rayons sur cette terre nouvelle, comme à l’origine du monde, le soleil apportera sa lumière, sa couleur et sa chaleur, il apportera le jour et avec lui la naissance et la vie. De même que les êtres sont venus à la lumière en venant au monde, de même le monde renaît en venant au. jour. Si, avec chacun des jours, partent les uns, d’autres, en permanence, arrivent et prennent la relève. Ce mouvement perpétuel, cette alternance, cette lumière, cette confiance dans la vie, sont rendus par l’aspect général du panneau et les symboles choisis, dont certains se poursuivent en débordant du cadre, à l’infini, alimentant et reliant ainsi, d’un même mouvement, passé, présent et avenir. Dessin de Wendy Ah Sha
Le trou est terminé, Atea dit : « C’est Ua Huka ».
Ua pao te ùa, ua peàu Atea :
e kohi au i te tau huka, ua tuku i tohe ùa,
i peau ia ai : o Ua Huka.
Le trou est terminé, Atea dit :
« Je ramasserai les débris et les mettrai dans le trou ».
Il dit alors : « C ‘est Ua Huka ».
La maison est enfin prête et elle peut abriter la famille marquisienne. Dressée sur son paepae, construite avec des matériaux naturels, collectés, agencés et mis en place avec l’accord des divinités, ces éléments sont sacrés. Préparés dans un but précis et pour des personnes particulières, les restes et débris ne seront pas laissés à l’abandon, ils seront minutieusement ramassés et retourneront au Fenua, afin de poursuivre leur cycle et alimenter de nouveau cette terre qui les a fait naître. La vie pourra ainsi se poursuivre, elle qui dépend du bon usage des choses, de leur appropriation avec les précautions et le respect qui s’imposent. Les matériaux prélevés, transformés, puis utilisés, connaissent ainsi une nouvelle vie, sous une forme et une fonction qui attendaient et sommeillaient en eux et que seuls les divinités associées à l’intelligence des hommes permettent de révéler.
Ainsi cette mise au monde, cette naissance, cette vie, cette terre, ces îles volcaniques et les êtres qu’elles portent sont-ils étroitement imbriqués et forment une chaîne perpétuelle, un cycle continue et une plénitude symbolisée par ces courbes, ces cercles, non pas fermés mais toujours ouverts car, enveloppant et protecteurs, ils permettent aussi la communication, le passage, la fusion, la naissance et le renouveau.
Bas relief d’après le projet de Keren AH-SAM Troisième 6 Collège Taiohae











