Mise en valeur du site archéologique de Mauia, à Hoho’i, île de Ua Pou, dans l’optique du prochain festival des arts des îles Marquises, le Mata va’a no te Henua Enana, en décembre 2007.
L’île de Ua Pou est située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Nuku Hiva, « capitale » administrative des Marquises et île principale du groupe nord de l’archipel, ainsi qu’à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Hiva Oa, île principale du groupe sud de l’archipel. Malgré ses dimensions réduites, de 105 km2, c’est la 3ème île la plus peuplée de l’archipel et elle a toujours fait preuve d’un dynamisme dans de nombreux domaines. Ainsi, le premier festival des arts des îles Marquises, qui traduisait un renouveau culturel, eut lieu sur l’île de Ua Pou en 1987. Pour la première fois, les Marquisiens se regroupaient pour célébrer ensemble leur culture, leur langue et leurs traditions. C’était une véritable renaissance après près de deux siècles d’Histoire mouvementée et tragique, qui vit sa population presque disparaître au début du siècle dernier. De 100 000 habitants à la veille de la période du Contact, la population marqui-sienne, avait chuté a à peine un peu plus de 2000 âmes en 1920. Depuis, la population s’est redressée progressivement et elle atteint aujourd’hui près de 9000 personnes sur les six îles habitées de l’archipel.
Le prochain festival des arts des îles Marquises à Ua Pou
Vingt ans plus tard, fin 2007, c’est sur cette même île de Ua Pou que se tiendra de nouveau, le festival des arts des Marquises. Pour cet anniversaire, trois sites ont été retenus par la commune et le comité d’organisation du festival : la vallée de Hakahau, chef-lieu de l’île, celle de Hakahetau, la seconde vallée la plus peuplée de l’île et la vallée de Hoho’i au sud-est de Ua Pou. Ces trois sites permettront de mieux impliquer la population tout en valorisant l’ensemble de l’île par trois lieux différents et complémentaires. Ainsi personne ne se sentira délaissé, au profit d’une vallée qui aurait été trop fortement privilégiée. Tous en tireront profit et la cohésion sociale ne pourra que mieux s’y exprimer, voire s’y renforcer. Hakahau recevra les délégations durant le premier et le dernier jour du festival. Des installations modernes et récentes assureront cet accueil. Hakahetau, par la valorisation d’un site archéologique et historique proche du village actuel et le village lui-même accueillera le festival durant deux jours ; les travaux y sont déjà bien entamés et nécessiteront surtout de la main-d’œuvre et des moyens pour préparer le site à l’accueil des festivaliers. Son accessibilité par la route, comme par la mer, en font un site très abordable. Hoho’i recevra également le festival durant deux jours. Actuellement accessible en moins de 40 mn par la route, le site choisi de Mauia est un grand ensemble archéologique datant probablement des XVIème et XVIIIème siècles. Couvrant plusieurs hectares, il nécessite la présence et le suivi d’un archéologue, ainsi que d’importants travaux de valorisation qui ne pourront se faire qu’avec l’apport de personnes extérieures. Celles-ci sont indispensables aux nombreux travaux de restaurations, nécessaires à la remise en état du site abandonné depuis la fin du XIXème siècle.
La cour intérieure du tohua Mauia : à gauche, la plate-forme lithique, ou paepae, a été arasée lors d’une réutilisation du site au XXème siècle. Les paepae du fond sont très perturbés. Les gradins de droite nécessitent aussi une réfection.
Le site archéologique de Mauia est un tohua, soit une grande place communautaire aménagée autour d’une esplanade rectangulaire bordée de gradins et de plates-formes lithiques, upe ou paepae, qui supportaient des cases destinées à abriter la population réunie. Ces tohua avaient été construits par les habitants des vallées sous l’égide des chefs et des maîtres-spécialistes. Ils étaient leur fierté et participaient à la cohésion du groupe par les nombreux échanges, cérémonies, festivités et distributions qui y avaient lieu. Leur seule construction avait nécessité des travaux gigantesques qui n’auraient pu s’effectuer sans la participation de tous : terrassement, apport et transport des matériaux de constructions, déplacement et agencement des blocs sous l’égide des maîtres-spécialistes en construction, organisation des travaux, collecte, cuisson et distribution de nourriture pour les participants, préparation des matériaux végétaux pour la construction des cases qui seront élevées sur les plates-formes de pierres… ces travaux avaient été décidés par les chefs et les prêtres, indispensables au choix du site, au bon déroulement des travaux, à l’accord et à la participation des populations, à la bienveillance et à l’implication des ancêtres et des divinités… Ces tohua n’étaient donc pas de simples lieux de festivités, ils traduisaient les relations sociales, les échanges et le travail, l’importance des chefs et des prêtres et leur position essentielle entre les vivants et les ancêtres, entre les hommes et les divinités ; ces tohua traduisaient les relations entre la tribu et son Henua, sa terre, son île, son pays… Au cœur de la tribu et des vallées, ils participaient à la cohésion du groupe et l’affichaient, la renforçaient aux yeux de tous et surtout lors des grandes cérémonies festives, qui regroupaient des délégations invitées provenant de tribus voisines et aussi d’autres îles de l’archipel… Renouer avec cette tradition, en redécouvrant, restaurant et valorisant des sites anciens, c’est renouer avec notre tradition, non pas pour revenir aux temps anciens mais pour connaître, affirmer et afficher notre histoire et notre culture, éléments indispensables à notre mémoire, à notre assise et à notre cohésion actuelles qui, seules, peuvent nous assurer une confiance dans l’avenir et le développement de notre population et de notre pays.
Vue sur la seconde aile du tohua Mauia. La cour est jonchée de pierres provenant des pavages supérieurs et de plus gros blocs qui étaient placés en bordure sommitale des paepae.
Le tohua de Mauia, à Hoho’i
Ainsi, dans l’optique du prochain festival et aussi d’une valorisation constante ultérieurement, le tohua de Mauia a été retenu comme lieu de festivité. Il est situé dans la vallée de Hoho’i, voisine et sans doute alliée de sa « petite sœur », Hakaohoka. Hoho’i était traditionnellement habitée par les tribus des Ka’avahope’oa et des Tavaka. Celles-ci se réunissaient lors des événements importants qui rythmaient la vie des vallées, sur deux places des fêtes ou tohua : celui de Tipekeaumi’o, situé dans la basse vallée de Hoho’i était sans doute destiné en priorité aux Ka’avahope’oa, celui de Mauia, entre la moyenne et la haute vallée de Hoho’i, à 2 km de la mer, avait sans doute été érigé par les Tavaka.
La façade de ce paepae, implanté dans la cour du tohua Mauia, est bien perturbée. Les blocs, en moyenne d’1m de longueur, avoisinent la tonne.
Mauia est un tohua très particulier car il se distingue de tous les autres de l’archipel par sa forme, non pas rectangulaire, mais en équerre, dont une des ailes est longue de 75 m et l’autre, la mieux conservée, approche les 90 m, la largeur des deux ailes est de 27 m. Ce tohua est implanté sur une pente, qui a facilité sa construction. Les anciens Marquisiens ont en effet creusé dans cette pente pour se procurer les matériaux de constructions, terre et pierres, ainsi que les très nombreux blocs rocheux nécessaires à l’élaboration des murs et des pavages. Si les gradins supérieurs s’appuient sur le pente du versant, les gradins du côté aval de la pente ont dû être montés sur des remblais retenus par de hauts murs. Ces murs, de deux mètres de hauteur aux endroits les moins élevés, atteignent 5 à 6 mètres de haut aux endroits les plus en déclive du terrain. L’abandon du site, les perturbations ultérieures et ses réutilisations comme cocoteraie et lieu d’habitat d’abord puis comme parc à bœufs ensuite (dans les années 1940 puis 1970), ont accéléré considérablement les dégradations. Les plus hauts murs, notamment, n’ont pas résisté à ces nouveaux usages, les plates-formes de pierres ont été modifiées, certains pavages ont été démontés, pour construire de nouveaux enclos et murs de séparations, etc. La remise en état du site nécessite des relevés, une description et une étude précise des structures… ainsi qu’une restauration importante afin de redonner au site sa beauté d’antan. La commune s’y emploie depuis la fin 2005, mais l’importance des travaux nécessiterait l’apport d’une main d’œuvre bien plus nombreuse que celle qui y travaille déjà. Lors des précédents festivals et notamment celui de Nuku Hiva, en 1999-2000, la venue, à plusieurs reprises, du Rimapp et du SMA basé à Atuona, sur l’île de Hiva Oa, avait permis la réalisation de travaux spectaculaires et la remise en état de deux grands sites, dans les vallées de Taiohae et de Hatiheu. À Ua Pou, l’aide de ces institutions dépendantes de l’État nous serait indispensable pour mener à bien de tels chantiers.
Le grand mur du tohua Mauia, haut de 6 m par endroits, n’a pas résisté à l’abandon du site.
Le site archéologique de Mauia, ne se limite pas au tohua. Situé sur la terre Vaiohina, celui-ci est partie prenante d’un complexe architectural qui ajoute à sa valeur et permet de mieux se rendre compte de la vie des anciens Marquisiens. L’espace retenu par la commune est suffisamment étendu pour contenir différentes structures aux fonctions complémentaires. Ainsi au tohua proprement dit s’ajoutent, dans le proche voisinage, des paepae ou plates-formes de pierres qui supportaient des habitations, des murets retiennent la pente et permettaient un cheminement aisé sur ces versants marquisiens parfois très pentus. Des enclos abritaient des plantations fragiles ou quelques cochons, réservés aux événements majeurs de l’existence (fêtes, mariages, commémorations…). Le tohua est établi juste en hauteur de la rivière dont l’eau étaient indispensable à l’homme comme à ses cultures. La forte pente menant à la rivière est donc retenue par d’innombrables petits murets qui ménagent d’étroites parcelles et des accès jusqu’à la rivière.
Une habitation marquisienne typique : le ha’e, ou grande case, dressé sur son paepae, la plate-forme surélevée de gros blocs lithiques.
En contrebas, les berges de la rivière sont consolidées par des murs, destinés à protéger les rives, la précieuse terre et les plantations qui s’y tenaient (En effet, sur ces îles jeunes et volcaniques, la forte pente du relief favorise une érosion qui entraîne facilement un sol peu épais à la mer). Un chenal d’adduction d’eau y est encore conservé. Il permettait d’alimenter des terrasses de cultures destinées au taro, poussant dans un sol constamment inondé ou humide. Plus bas, un bain dont le nom de Vaitumu est encore conservé, permettait, selon la tradition orale, aux jeunes mamans d’y effectuer leur premier bain, juste après leur accouchement, qui s’effectuait sur un énorme rocher à la surface horizontale et concave, bordant ce large bassin. Un autre intérêt de cet ensemble et de présenter un affleurement rocheux qui a servi de carrière au débitage de large dalles de tuf volcanique, qui ont orné les plates-formes du tohua. Si ces dalles de tuf furent couramment utilisées dans l’architecture ancienne, actuellement, nous ne connaissons encore que très peu de ces carrières sur l’archipel, et aucune ne fut étudiée.
Intérêt du site et prospective
L’intérêt de ce site est donc multiple et dépasse largement sa mise en valeur pour les quelques jours du festival de décembre 2007. Si ce dernier est un moment important et attendu, ainsi qu’un stimulant appréciable qui permet d’accélérer les travaux, le site est destiné à lui survivre. Il permettra à la population de disposer d’un site d’une grande valeur patrimoniale, tant culturelle que naturelle. Les structures archéologiques seront non seulement restaurées mais aussi étudiées en profondeur afin de ne pas commettre d’erreur, préjudiciable à l’ensemble comme à la poursuite de recherches ultérieures. Outre les études archéologiques qui s’y dérouleront, dans différents domaines, tant prochainement que plus tard, il est prévu d’y reconstruire des habitations, des abris, des ateliers qui permettront « d’habiller » et d’animer ces plates-formes de pierres, comme l’ensemble de ce site. Des plantations y seront également effectuées, avec des espèces indigènes, voire endémiques, et qui offriront un échantillonnage aussi large que possible des espèces utilisées autrefois, pour l’alimentation, la construction, la pharmacopée, la décoration, la sculpture, etc. Un véritable parc botanique et patrimonial pourra y être entretenu et développé, tant dans un but de conservation d’espèces anciennes, aujourd’hui peu utilisées pour certaines, que dans un but pédagogique et touristique. Toute cette valorisation fournira également le moyen et les opportunités de former des personnes (permanents, stagiaires, guides, scolaires, étudiants…) aux différentes facettes de la culture et de la vie marquisienne traditionnelle. Un tel ensemble pourra ainsi évoluer et s’enrichir progressivement, selon les besoins, les moyens, l’intérêt, les attentes et les projets de la population. Il pourra ainsi s’orienter vers un parc patrimonial, un écomusée qui se prêtera à nombre d’activités accompagnant le développement de la population et de ces îles, tant culturel, qu’économique et touristique, et ce sur une longue durée. Loin d’être figé et valorisé pour un moment ponctuel, aussi important soit-il, ce site apparaît comme un gage pour l’avenir.
Joseph Kaiha, maire de la commune de Ua Pou
Pierre Ottino, archéologue IRD Hakahau, le 31/03/2006





