« Mon cher Daniel, si je ne vous ai pas écrit le mois dernier, c’est que tout d’abord je n’avais aucune nouvelle de vous et j’en ai profité pour ne pas écrire, ce qui m’était assez difficile étant en plein travail de construction et d’aménagement. Tout l’arrangement de mon ancienne propriété y a passé, mais aussi j’ai tout ce qu’un artiste modeste peut rêver. Un vaste atelier avec un petit coin pour coucher ; tout sous la main, rangé sur des étagères, le tout surélevé de deux mètres, où on mange, fait de la menuiserie et de la cuisine. Un hamac pour faire la sieste à l’abri du soleil, et rafraîchi par la brise de mer qui arrive à 300 mètres plus loin tamisée par les cocotiers. Non sans peine j’ai obtenu de la mission un demi hectare au prix de 700fr. C’est cher, mais il n’y avait que cela et la mission possède tout. »
Arrivé deux mois plus tôt sur l’île de Hiva Oa, Paul Gauguin s’installe rapidement, aidé de deux Marquisiens Tioka et Kekela, comme le suggère cet extrait d’une lettre écrite à Daniel de Monfreid en novembre 1901. La Maison du Jouir, comme il la nomme à travers les 5 panneaux sculptés placés à l’entrée, actuellement tous conservés au musée d’Orsay à Paris, lui sert de maison, d’atelier et aussi de lieu de réunion où débats et fêtes se mélangent aux yeux des spectateurs quelquefois horrifiés de ce qu’ils y voient. Il faut dire que les panneaux sculptés et les sculptures placées à l’extérieur de la maison pouvaient paraître provocateurs à la morale officielle de l’époque. Les livres de comptes du magasin de Ben Varney, où Gauguin avait l’habitude de s’approvisionner, sont éloquents de la quantité d’alcool consommé dans l’enceinte de la Maison du Jouir.
Quelques mois après la mort de l’artiste, Victor Ségalen visita la maison et en dresse une description sommaire dans l’article «Gauguin dans son dernier décor». Guillaume Le Bronnec et Louis Grelet en firent de même dans les années 1950 et aujourd’hui, il existe plusieurs versions du plan de la Maison du Jouir. Cette reconstruction contemporaine est basée sur la description faite et consignée par Guillaume Le Bronnec et publiée dans le numéro spécial de La Gazette des Beaux-Arts, (janvier-avril 1956), consacré à la mémoire de Paul Gauguin.