
L’archipel des Marquises classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, on en parle beaucoup depuis 2006, mais ce qui semblait un projet prometteur se transforme chaque jour un peu plus en un fiasco magnifique. Ou comment les responsables politiques sabotent leur propre demande…
A force d’entendre dans les médias que l’archipel des Marquises sera bientôt classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, on finit par y croire. Et pourtant, c’est sans compter sur le pouvoir destructeur des politiciens à se tirer une balle dans le pied.
En janvier 2006, le ministre Louis Frébault, de passage à Paris au siège de l’UNESCO, apprend que son archipel natal est déjà inscrit sur la liste indicative de la France, celle qui recense les biens de valeur universelle exceptionnelle susceptibles d’être proposés au classement du patrimoine mondial au cours des cinq à dix années à venir… Et que cette inscription date de… septembre 1996, notamment à l’initiative de Lucien Kimitete, le maire de Nuku Hiva disparu en avion au-dessus des Tuamotu, et de Dominique Cadilhac, administrateur d’Etat de l’archipel à l’époque.
Treize ans plus tard, le dossier marquisien est toujours en lice pour une entrée future sur la liste du patrimoine mondial, mais les embûches sont nombreuses et les élus et responsables marquisiens aiment à s’en rajouter.

Le premier nœud de l’affaire était de savoir qui devait se prévaloir d’être le maître d’œuvre du projet. En effet, seuls les États-parties de l’UNESCO peuvent présenter une candidature au classement du patrimoine mondial. La France est un Etat-partie de l’UNESCO. La Polynésie française ne l’est pas. C’est donc bien la France, et en son nom, qui proposera le dossier marquisien, soutenu par différents partenaires comme les autorités locales (les communes) et régionales (le Territoire), des associations, des gestionnaires de sites, etc.
Dès 2006, plusieurs personnes éminentes des comités UNESCO créés aux Marquises avaient suggéré à ce que ce soient les six maires de l’archipel, dans le cadre d’une association mise en place à cette fin, qui soient les porteurs du projet. Il s’agissait là de ne pas fragiliser la concrétisation de ce dernier par les soubresauts politiques du Territoire. L’État, le Pays et tout autre partenaire privé auraient accompagné le dossier en fonction des besoins.
Mais voilà, la vanité du pouvoir et le sentiment d’éternité des ministres ont conduit les responsables marquisiens à confier le « bébé » au Pays. C’est Louis Frébault, « découvreur » de l’inscription de l’archipel sur la liste française, qui ouvrira le bal en prenant la direction du projet, profitant de son statut de ministre du gouvernement de la Polynésie française. En bon courtisan, il proposera à Oscar Temaru de devenir « naturellement » président du projet et se fera nommer très officiellement chef de projet.
La stratégie était claire : flatter l’ego du président, récupérer des subventions territoriales et être sous les feux des projecteurs des médias sur un dossier à l’image plus que positive.
Louis Frébault aura toutefois le mérite de mettre en place rapidement une équipe de travail qui, en sept mois, réalisera la première pierre du dossier : la rédaction des mémoires de Nuku Hiva et de Hiva Oa, ceux des autres îles devant suivre dans le courant de l’année 2007. Louis Frébault est d’ailleurs le seul à avoir amené le dossier aussi loin.
Malheureusement, le projet ne pouvait s’accommoder de l’assaisonnement politique du ministre marquisien. Le mélange des compétences et des objectifs était flagrant : d’un côté, une association (pour recevoir des fonds territoriaux) sera constituée depuis Papeete avec des prête-noms à Hiva Oa pour composer le bureau ; d’un autre côté, l’expert-consultant, ancien directeur d’un service important de l’UNESCO, rétribué sur un contrat présidence, mais travaillant au ministère des PME ; enfin, un secrétaire général du projet, ancien colonel en retraite de l’armée de l’air, rémunéré, quant à lui, par le ministère des PME dans un premier temps, avant que l’association ne prenne la relève.
Cette dernière nomination n’était pas le fruit du hasard. Elle coïncidait à l’époque avec la volonté de Louis Frébault de « voler », au profit de Hiva Oa, le projet d’aéroport international des Marquises à Nuku Hiva. Ainsi, le ministre des PME tenait de grandes réunions publiques aux Marquises où l’ex-colonel de l’armée de l’air, sous couvert de son implication à la candidature UNESCO, devenait la caution technique de la faisabilité d’un aéroport international à Hiva Oa.

C’est notamment ce mélange des genres qui conduisit l’équipe de travail aux Marquises à démissionner petit à petit. Dès lors, le projet s’en trouvera stoppé une première fois. Paradoxalement, lors des élections territoriales et municipales de 2008, nombre de candidats des Marquises se servirent du projet comme d’un thème de campagne.
Par exemple, le nouveau maire de Hiva Oa, Etienne Tehaamoana, s’était engagé dans sa profession de foi à « œuvrer pour que l’élaboration de ce dossier soit placée sous la totale responsabilité des maires marquisiens ». Un mois plus tard, une partie de l’ancienne équipe de travail du dossier le prend aux mots et lui propose d’organiser une table ronde avec les cinq autres maires des Marquises. Non seulement le conseil municipal freina des deux pieds l’idée d’une candidature à l’UNESCO, mais en plus le premier magistrat de Hiva Oa préféra s’en remettre au Pays… contrairement à sa promesse !
Le dossier avait cependant une seconde chance avec la nomination du maire de Ua Pou, Joseph Kaiha, au poste de ministre de la Culture du gouvernement Tong Sang. C’est malheureusement un second enterrement auquel il eut droit. Comme le dit le proverbe, on n’est jamais trahi que par les siens…
Après de long mois à n’en rien faire, le ministre de la Culture échafauda une nouvelle structure de travail digne d’une usine à gaz. Là encore, courtisanerie et sentiment d’éternité le conduisirent à faire du président du Pays le réfèrent du dossier à l’échelon national. Joseph Kaiha, lui, devenait coordonateur du projet, avec sous son aile un comité de pilotage comprenant le président du Pays, 5 ministres, les six maires des Marquises, le président d’une fédération culturelle marquisienne, un représentant de l’Etat, un représentant de l’Assemblée et « des experts et des techniciens ». Pas moins de 17 personnes pour plus de simplicité et… d’efficacité ! Ce comité de pilotage chapeautant la fédération culturelle qui chapeaute elle-même un comité scientifique et un comité technique (à chaque fois une quinzaine de personnes).
Il fallait faire plaisir à beaucoup de monde, et c’était chose faite. Il ne manque que ceux qui travailleront concrètement à la rédaction des projets et à la coordination des décisions à prendre au niveau local et régional (le Pays). Ces personnes n’apparaissent pas dans l’organigramme, mais elles sont dans le budget prévisionnel : 14 millions de francs (117 320 €) en 2009 pour les prestataires de services. Qui seront-ils ? A ce jour, ni les deux coordonnateurs initiaux du projet (à Nuku Hiva et à Hiva Oa) ni les comités de bénévoles (1) sur ces mêmes îles n’ont été recontactés… A moins que le Comité de pilotage ne souhaite faire appel à des cabinets d’études extérieurs à l’archipel. Mais attention à ne pas sauter une marche indispensable à la réussite du projet. Les recommandations de l’UNESCO sont explicites : « Les propositions d’inscriptions doivent être le fruit d’une participation d’une large gamme d’acteurs des sites, y compris les gestionnaires et les communautés locales ». Car préalablement au classement, des enquêteurs internationaux, mandatés par le Comité du Patrimoine mondial en charge d’évaluer les candidatures en dernier ressort, seront appelés à se rendre dans l’archipel pour ensuite témoigner. Que risquent-ils de voir alors ? Une population totalement indifférente à ce classement…

En effet, la seconde faiblesse de ce dossier, à ce jour, est d’avoir mis la charrue avant les bœufs. La population locale et les élus locaux ne sont pas préparés à assumer leur patrimoine selon l’idée de l’UNESCO. Hiva Oa est ainsi le porte-drapeau de l’oriflamme du désintérêt populaire pour la sauvegarde du patrimoine.
Fin 2008, le maire de Hiva Oa avait demandé aux fonctionnaires de la direction de l’Environnement en mission de présenter à la population les plantes classées pestes végétales. Ils avaient alors souligné au premier élu que sa mairie et d’autres bâtiments communaux étaient fleuris de lantana (lantana camara), classées envahissantes (arrêtés n° 244 CM du 12 février 1998 et n°65 CM du 23 janvier 2006)… Quatre mois plus tard, la mairie est toujours fleurie de ces « bombes à retardement qu’il conviendrait d’éliminer rapidement avant leur possible expansion » selon les termes mêmes de la direction de l’Environnement. Les exemples du peu de considération pour le patrimoine naturel ou culturel ne manquent pas à Hiva Oa. Ainsi, le maire, encore lui, n’a toujours pas mis en place de représentants locaux au comité de gestion des îlots Mohotani et Fatu Uku où subsistent des plantes et des animaux endémiques, alors que la Direction de l’environnement l’a invité à le faire depuis plusieurs mois. Et que dire d’une conseillère municipale qui découvre un tiki en tuf rouge (2) de belle taille sur un de ses terrains et qui le ramène incognito chez elle pour en faire un nain de jardin ? Ou encore du service de l’Equipement qui verse des tonnes de terre sur un site archéologique situé sur un terrain communal sans que le maire s’en émeuve…
Dans le même temps, le seul expert archéologique des sites marquisiens, Pierre Ottino, chercheur à l’IRD stationné à Nuku Hiva, est expédié dans d’autres contrées car le Territoire n’a même pas demandé à le maintenir à disposition dans l’archipel. C’est là une perte incommensurable pour la mise en valeur du patrimoine lithique de la Terre des Hommes, au regard de l’expérience accumulée par ce professionnel éclairé (il a notamment un savoir-faire unique pour reconstituer pierre après pierre un paepae (3) tombé en ruine)…
Seules les écoles semblent aujourd’hui se battre localement pour la défense du patrimoine. Citons le collège de Nuku Hiva, devenu en 2007 école associée au réseau UNESCO ou encore le collège Sainte Anne, qui a monté des « ateliers UNESCO » à la rentrée 2008.

Ironie de l’histoire, la vanité des ministres et la passivité des maires de la « Terre des Hommes » va à l’encontre de leurs ambitions politiques. Durant toute la campagne des territoriales, les candidats de Te Henua Enana A Tu (Benoît Kautai, Joëlle Frébault et Joseph Kaiha), liste gagnante au premier tour avec presque 54% des suffrages, revendiquaient principalement une collectivité d’Outre-mer à part entière pour l’archipel. Ils ont donc réussi l’exploit de plomber ce qui pouvait être un atout dans leurs revendications séparatistes (à l’égard de « Tahiti Nui »). Que les six maires des Marquises aient été porteurs du projet d’inscription pouvait donner des ailes à leur justification identitaire, de l’espace sur la scène internationale pour convaincre de leurs différences avec Tahiti Nui et de leur capacité à se gérer.
D’autre part, les élus marquisiens ont également péché par orgueil, convaincus que leur candidature s’imposait à la Polynésie française. Du jour où le dossier marquisien est sorti des cartons, les appétits d’autres archipels se sont ouverts.
Ce fut un temps la volonté gouvernementale de mettre en place une grande candidature qui pourrait rassembler plusieurs sites : ceux des Marquises, Makatea (site historique industriel), Rangiroa (sa passe), etc. Puis ce fut au tour du site de Taputapuatea (Raiatea) de sortir du chapeau. Soutenu par la Jeune Chambre économique, ce dossier était lancé notamment par un certain Richard Tuheiava… aujourd’hui devenu sénateur. Et c’est là où l’orgueil marquisien risque bien de jouer des tours au dossier de la « Terre des Hommes ».
Aussi bien ficelé soit-il, le dossier de Taputapuatea n’a aucune chance de gagner sa place sur la liste indicative de la France tant que le dossier marquisien y est. Richard Tuheiava le sait bien et n’a eu de cesse depuis trois ans de tenter un rapprochement des deux candidatures.
En effet, vu la (mauvaise) avancée du dossier marquisien, le renommer en candidature de Polynésie française au titre des biens en série (c’est-à-dire de sites dispersés) pourrait être de moins en moins compliqué. La Commission nationale à Paris n’apprécie pas beaucoup les dossiers qui traînent en longueur (13 années pour les Marquises…) et qui privent d’autres sites d’une place enviée. Déjà, en début d’année, la Commission avait évoqué l’éventualité de supprimer les Marquises de la liste, sauvées de justesse par la représentante française de l’UICN (4) qui insista pour son maintien.
Alors débaptiser la candidature « Marquises » pour la renommer « Tahiti Nui » pourrait faire plaisir à de nombreuses personnes, localement mais aussi à Paris pour punir l’incompétence marquisienne. Et quand on est jeune sénateur, adoubé par le nouveau président de la Polynésie française et porteur du projet Taputapuatea, le pas à franchir pour ce changement d’étiquette semble désormais moins compliqué à obtenir…
Les maires des îles Marquises seront-ils capables d’un dernier sursaut d’orgueil salutaire ? Si le dossier marquisien venait à couler en partie, l’indifférence serait assez grande dans l’archipel. Mais s’il survivait à ces turbulences, les élus locaux devront véritablement apprendre à gérer leur patrimoine naturel et culturel, particulièrement à Hiva Oa.
Marc Tarrats
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(1) Des comités UNESCO composés de bénévoles ont travaillé de mai 2006 à juin 2007 à recenser le patrimoine exceptionnel des Marquises. Plusieurs commissions les composaient : histoire, géographie, traditions et culture, faune, flore et archéologie.
(2) Roche volcanique meuble, formée par accumulation des cendres de lapilli et de blocs lors d’une éruption. Une exposition à l’eau de pluie favorise l’installation d’agents biologiques qui conduisent à la dégradation, souvent rapide, des matériaux.
(3) Plate-forme de pierre rectangulaire surélevée.
(4) Union internationale pour la conservation de la nature
Article publié la première fois Version originale in TAHITI-PACIFIQUE MAGAZINE – Mars 2009 n° 215
Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur