Avec Radiguet dans la vallée de Hakaui à Nuku Hiva

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     Dans l’ouest de Nuku Hiva, au fond de la vallée d’Acauï(1), deux murailles basaltiques, qu’on dirait sillon­nées, déchirées par les puissantes tarières et les pics de mineurs plutoniens, s’élèvent hardiment à une hauteur énorme, et forment un étroit défilé. Rien de sinistre comme cette gorge aride et solitaire. À la base des grises falaises, dont la mince lame azurée du ciel sé­pare à peine les fronts sourcilleux, le sentier rocheux se tord vague­ment, éclairé par un jour terne. Dès qu’on pénètre dans ce défilé, le bruit des pas résonne d’une façon lugubre comme dans une crypte funèbre, et, lorsqu’on s’arrête, on entend un mugissement pareil à celui qui sort d’un gros coquillage appliqué à l’oreille.

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A la ra­dieuse verdure qui réjouissait la vue succède la sombre et morne couleur bleuâtre de ces escarpements ignés : la chaleur accablante qui accompagne l’ascension fait brusquement place à des courants d’air, et l’on se sent pris de ce frisson glacial qu’une énergique ex­pression populaire qualifie de souffle de la mort. On n’est plus dès lors sous l’équateur, mais dans une gorge abrupte des contrées sep­tentrionales ; on éprouve une indicible envie de revoir le soleil : par­tout le roc surplombe, immense, inaccessible, et le regard inquiet monte en se heurtant aux parois resserrées jusqu’à l’étroite bande bleue du firmament.

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On avance encore, une eau verte comme l’ab­sinthe coule silencieusement jusqu’au point où, rencontrant des ob­stacles, elle se brise avec fracas, rejaillit en éclaboussures sonores et continue sa course écumante (2).

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     Je parcourais seul ce paysage, ayant devancé mon compagnon de promenade, que retardait je ne sais quel hasard de la chasse, et je m’assis au pied des gigantesques murailles. J’attendais en proie à cette vague tristesse que fait d’ordinaire entrer au cœur le sévère et imposant aspect des sites sauvages et solitaires.

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On avance encore, une eau verte comme l’ab­sinthe coule silencieusement

Soudain deux phaétons sortis je ne sais d’où jetèrent sur ma tête leur cri plaintif ; un coup de feu tiré par mon compagnon retentit à quelques pas, et l’un des oiseaux tomba à mes pieds les ailes ouvertes. Une nuée d’oiseaux de mer effarouchés tourbillonnèrent aussitôt, surgissant des fentes du roc avec des piaillements aigus ; mais un cri de terreur poussé en même temps, et cette fois par une poitrine humaine, domina le bruit. Le chasseur m’avait rejoint.

Inquiets tous deux et cherchant d’où pouvait venir cette clameur désespérée, nous aperçûmes enfin, à une hauteur de quatre-vingts ou cent mètres, un canaque dont la couleur se confondait avec celle de la pierre. Immobile, les bras ten­dus, le dos scellé au mur, le malheureux, croyant qu’on en voulait à ses jours, nous contemplait effaré. Sa pose étrange à cette hauteur et au milieu de ce tourbillon ailé nous fit songer à Prométhée enchaîné sur le Caucase. – Voilà un habile et intrépide dénicheur d’oiseaux, me dit mon compagnon. – Hè ! pi mai (viens ici). – Le canaque ne bougeait pas. – Pi mai, répéta l’autre, joignant le geste à la parole, et lui montrant l’oiseau mort pour le rassurer.

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Alors, comme si ses mains eussent été armées de griffes, nous vîmes le canaque se mouvoir, glisser collé contre le rempart vertical

Alors, comme si ses mains eussent été armées de griffes, nous vîmes le canaque se mouvoir, glisser collé contre le rempart vertical et à peine acci­denté, tantôt se suspendant à des saillies presque invisibles pour nous, tantôt enfonçant ses doigts et la pointe de ses orteils dans des fissures. C’était à faire frémir et à donner le vertige, si bien que deux ou trois fois je fermai les yeux. Enfin il sauta à terre, et nous respirâmes. – Tabaco, fit-il en nous abordant. – Oui, si tu veux retourner prendre un nid d’oiseau. – Nous désirions uniquement savoir s’il attachait de l’importance au périlleux exercice auquel il venait de se livrer. – Tapu ! nous dit-il. – Tapu ! mais alors que cherchais-tu donc là ? – Le kaha de ma femme, qui est malade. L’âme de notre petit enfant, continua-t-il, est venue lui dire qu’on avait caché le kaha dans son morai. – Où donc est le morai de ton enfant ? – Là-haut.

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Deux cercueils (pahaa) sont encore visibles dans les creux de la falaise

Et suivant la direction qu’il nous indiquait, nous aperçûmes dans la partie supérieure de l’escarpement quel­ques trous sombres d’où sortaient de fines baguettes blanches ornées de lanières de tapa (3). – Et l’as-tu trouvé, le kaha ? – Non ; aussi faudra-t-il bien que ma femme meure ! Et d’ailleurs, ajouta-t-il sim­plement, puisque le pahaa (cercueil) est prêt, pourquoi le corps le ferait-il attendre?

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A la ra­dieuse verdure qui réjouissait la vue succède la sombre et morne couleur bleuâtre de ces escarpements ignés.

(1) Hakaui

(2) Cette cascade se précipite de 650 mètres de haut. [Avec en réalité ses 350 m, la cascade de Vaipo est l’une des plus hautes du monde]

(3) C’est la qu’on dépose mystérieusement la nuit les enfants venu au monde avant terme. J’ignore comment on s’y prend pour accomplir la nuit ces périlleuses escalades, qui ne paraissent pas possibles, même le jour.

In Revue des deux mondes Sept-Oct 1859 – La Reine blanche aux Marquises. Souvenirs et paysages d’Océanie – II. Les moeurs des Insulaires et l’occupation de l’archipel, par Max Radiguet.

Photographies : Michel Musa

Joline, a Hillyard Yacht 12 tonner aux Marquises

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« Dans l’après-midi du 9 mai 2002, nous quittons le sud de Tenerife, derrière « Joline », un bateau français en bois avec à bord Patrick, Viviane et leurs deux enfants, partis deux heures avant nous. Nous avions prévu de faire la traversée ensemble -c’est sympa d’avoir un voilier à proximité avec qui échanger impressions, infos diverses, voire poissons ! – mais après quelques échanges VHF, la nuit est tombée, et avant le matin nous nous sommes perdus de vue et de portée VHF définitivement, c’était réussi… (lu sur Bateaux autour du monde). »

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C’est un beau bateau très confortable mais moins rapide que les autres. Pas étonnant qu’ils se perdent de vue.

Le temps passe, la croisière continue…

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Un beau dimanche matin de février 2009, Patrick, Viviane et leurs trois enfants quittent Ua Pou (Marquises) pour tirer des bords sur le grand Océan et continuer ainsi leur tour du monde à bord de ce vieux et magnifique gréement en acajou et chêne.

Un 12 tonnes de 1960 construit en Angleterre construit par David Hillyard et acheté à Arcachon en 1968. Patrick charpentier de marine restaure le yacht et dès l’été 2001, le couple lève l’ancre de Belle île en mer pour une traversée de l’Atlantique avec un enfant à bord.

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Patrick, travaille aux escales plus ou moins longues selon le  temps qu’il faut  pour refaire la caisse de bord et  l’intérêt qu’offre le pays.

Canaries, Cap-Vert, Guyane, Venezuela, Trinidad et Tobago… puis la Colombie, traversée du canal de Panama retardée de quelques mois et les Marquises.

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En Guyane Patrick fabrique du mobilier moderne avec une nouvelle technologie.

A Trinidad, il remet à neuf  un bateau battant pavillon américain.

A Hiva Oa il fabrique avec une technique différente des savoir-faire locaux, un nouveau modèle de speed-boat dessiné par un architecte naval de Tahiti.

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L’équipage s’est consolidé en route avec l’arrivée d’un deuxième moussaillon né en 2002 au Cap-Vert et précédent le troisième  né quant à lui en 2006  au Vénézuela.

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Une stèle avait été érigée en 1991 pour commémorer le bi-centenaire de la venue d’Etienne Marchand à Hapatoni.

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Cette stèle n’est plus sur son socle d’origine mais repose à même le sol, en bord de mer

A 8 heures du matin du 191, je partis dans un canot avec trois de mes officiers pour aller visiter les anses qui se trouvaient au Sud de la baie que nous occupions, pour voir ce qu’on pourrait y faire. La première qu’on ren­contre sur cette route, qui est la plus petite et dans laquelle nous n’entrâmes point, est nommée par les naturels Anapoho, la seconde Anatevaho, et la troisième, qui est beaucoup plus grande que les deux autres, Apatoni et que je nommai Anse des Amis à cause de la manière honnête avec laquelle nous y fûmes reçus.

Nous y débarquâmes au milieu de plus de six cents naturels, parmi lesquels nous distinguâmes un chef qui paraissait jouir de quelque consi­dération, car c’est lui qui nous fit asseoir sous un grand arbre, et qui fai­sait écarter la foule lorsqu’il voyait que nous étions trop pressés. Comme il pleuvait à verse, il nous proposa d’entrer dans une grande case, ce que je ne voulus point accepter. Quoique j’eusse en eux toute la confiance pos­sible, je trouvai toujours plus prudent de m’en méfier. Tout le temps que dura notre marché, il tint le bout de sa lance sur notre sac de mar­chandise et nous disait souvent d’y faire attention, parce qu’il connaissait la disposition au vol qu’avaient ses compatriotes.

Nous nous procurâmes dans cette anse douze cochons pour des clous, des miroirs, des peignes etc., parmi lesquels il y en avait six encore au lait, les autres pouvaient peser de 20 à 30 livres. Nous y achetâmes aussi cinq têtes de volailles.

La houle brisait partout avec force sur le rivage et on ne se débarquait et ne s’embarquait qu’avec peine.

Les naturels nous parurent beaucoup plus réservés que ceux qui habi­taient les deux anses de notre baie, car ils n’essayèrent jamais de nous voler et nous portèrent sur leurs épaules, lorsqu’ils s’apercevaient que nous avions de la peine à marcher sur les rochers.

J’avais amené avec moi en partant du navire, le chef qui avait dîné avec moi un jour et qui m’avait fait présent d’une poule. Il me fut de quelque utilité.

Les habitants de cette anse paraissent beaucoup plus à leur aise que ceux de la baie où nous étions mouillés. Leurs maisons sont plus grandes, et mieux faites ; on y voit une très grande quantité de cocotiers, d’arbres de fruits à pain, et beaucoup plus de cochons et de volailles. Les arbres du bord de mer, sous lesquels se trouvent les maisons, qui sont plantés avec symé­trie, et ceux des croupes des collines voisines qui le sont dans le désordre agréable de la nature, forment le coup d’œil le plus pittoresque. Nous y vîmes une infinité de belles femmes et plusieurs de nos Messieurs se laissè­rent séduire par leurs charmes.

Lorsque nous vîmes que les naturels n’apportaient plus rien à notre marché, nous nous rembarquâmes.

Nous fûmes de là, visiter l’anse qui gît au Nord de celle-ci, nommée comme je l’ai déjà dit Anatevaho ; mais, ce que je n’attribuai qu’au mauvais temps qu’il faisait, nous n’y achetâmes que deux cochons : ce qui me décida de retourner à bord, où nous arrivâmes tous très mouillés, car il n’avait jamais cessé de pleuvoir pendant toute notre promenade.

Nous aurions été obligés en nous débarquant et en nous embarquant dans cette dernière anse, de faire plus de deux cents pas sur de gros rochers très glissants ; mais les naturels qui furent on ne peut pas plus honnêtes et plus obligeants, nous portèrent tant en allant qu’en venant. Nous les récom­pensâmes avec des grains de verre dont ils parurent très satisfaits.

Notre aiguade étant complétée et me proposant d’appareiller dans la nuit suivante, avant de quitter le bord j’avais donné ordre d’embarquer la chaloupe et le second canot, ce qui fut exécuté.

Extrait pages 115 à 117

Le voyage du Capitaine Marchand, les Marquises et les îles de la Révolution Odile Gannier & Cécile Picquoin

Au Vent des îles 2003


1 Dimanche 19 juin 1791 

Pour en savoir plus sur ce livre

Paul-Emile Lafontaine : Voyage aux îles Marquises Chapitre IV

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Copyright Mercure de France 2006

Extrait :

 page 346 Campagne des mers du Sud

….

CHAPITRE IV Voyage aux îles Marquises.

En faisant ses inspections administratives, l’amiral s’aperçut un jour que la colonie allait manquer de farine et de bœufs ; ce fut alors que le Seignelay reçut l’ordre de se rendre aux Marquises, où nous avions un troupeau et où on pouvait sans doute trouver de la farine.

En conséquence, le 8 novembre, nous laissâmes Tahiti pour effectuer notre petit voyage aux îles Marquises. Mais nous avions bien autre chose à faire que d’aller chercher des vivres dans un pays qui ne passe pas précisément pour avoir des ressources considérables.  En effet, à Nouka-Hiva, nous trouvâmes sept barils de farine et quatorze bœufs! Encore fallut-il se fâcher tout rouge avec le résident, M. le lieutenant de vaisseau Doublé, qui ne voulait pas diminuer l’effectif du troupeau que le gouvernement lui avait confié.

En plus de cette mission des victuailles, nous devions toucher à Anaa pour y déposer quelques passagers et voir ce que faisait le nouveau résident, M. Grolleau, que nous trouvâmes très content de son sort, mais dont les idées je crois commençaient  à déménager.

Quatrième volume, 9 octobre 1877-15 mars 1879   347

Le commandant Mandine profita de son séjour de six heures devant l’île d’Anaa pour m’envoyer sonder près de la passe sur un petit banc de corail, et déterminer le point où l’on pouvait mouiller un corps-mort pour les petits bâtiments qui font le cabotage dans les îles Tuamotous.

Nous aurions aussi à installer un poste de gen­darmes à la Dominique (groupe sud des Marquises), parce que M. Hort, sujet anglais, avait établi sur cette île une grande plantation de caféiers et de cotonniers.

II fallait bien protéger ce sujet anglais contre les inoffensifs Canaques de la Dominique, qu’on s’obstine à considérer comme des gens très dange­reux parce qu’il y a quelques années, ils ont mangé par mesure de représailles une jeune fille canaque dont le grand-père avait mangé la grand-mère de celui qui provoqua ce crime.

Comme on voit, c’était une vengeance à la manière corse, et remontant à la deuxième génération. Mais il n’y avait nullement à s’étonner de cela dans un pays sauvage où la seule loi reconnue est la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent.

Depuis cette triste affaire, nous avions trois ou quatre fois fait le siège de divers villages, incen­diant tout, pour s’emparer des coupables. Enfin, un jour, on en prit un qu’on amena en grande pompe à Tahiti pour le juger selon les lois françaises. Il fut condamné je crois à dix ans de prison, mais n’a jamais pu comprendre ce qu’on lui voulait. Il avouait bien avoir mangé de la jeune fille, mais il considé­rait que c’était là son droit «et son devoir»2.

M. Hort, nouvellement marié avec une jeune et jolie Anglaise de Tahiti, était peut-être excusable de craindre pour sa jeune femme un sort semblable à celui de la jeune fille canaque. Mais alors il avait un moyen bien simple : c’était de rester à Nouka-Hiva, 

348 Campagne des mers du Sud

où il faisait précédemment ses affaires. Ce qui eût été plus sage de la part de l’amiral, c’eût été de prendre un peu moins les intérêts des sujets anglais et un peu plus ceux du gouvernement français.

Bref, pour installer ce poste de gendarmes, composé de trois hommes et un brigadier, on avait embarqué à bord une demi-douzaine de ces braves gens, un margi chef et le lieutenant de gendarmerie Bonnaire !

Aussitôt arrivés à Nouka-Hiva, nous fîmes connaître à M. le résident Doublé la mission dont nous étions chargés, le priant en conséquence d’envoyer les Canaques prendre au lasso le plus de bœufs possible, car ces animaux, comme les hommes du pays, vivent à peu près en complète liberté. Puis nous fîmes route de suite pour l’île de la Domi­nique, à la baie des Traîtres, où nous arrivâmes le 13 novembre. Le 14, nous installâmes la gendarme­rie française dans un village où depuis vingt ans vivait un vieux missionnaire qui n’avait jamais eu à se plaindre de personne. Pour installer les gen­darmes, il fallut acheter des terres et une maison ; ce fut M. Hort, dont on allait protéger les cultures, qui vendit terres et maison au gouvernement.

Après cette expédition, étant retournés à Nouka-Hiva, nous y embarquâmes les barils de farine trouvés sur la place, et les quatorze bœufs que M. Doublé avait bien voulu faire prendre, tandis que pour le compte de nos amis de Tahiti qui vivaient en popote, et pour notre gamelle, nous embarquâmes une trentaine de moutons, qui sont très communs et très beaux aux îles Marquises ; ils coûtaient envi­ron vingt francs l’un. L’amiral avait oublié ou igno­rait cette ressource, car nous n’en achetâmes pas un seul pour le compte de l’État.

Le 23 novembre, nous étions de retour à Papeete, et ce petit voyage avait été suffisant pour constater

Quatrième volume, 9 octobre 1877-15 mars 1879  349  

la prudence excessive du commandant Mandine en ce qui avait rapport à la navigation. Cette prudence frisait quelques fois… la pusillanimité. Cette façon de naviguer jurait terriblement avec les auda­cieuses manœuvres de notre précédent capitaine M. Aube.

Nous ramenâmes de Nouka-Hiva un commis de marine, M. Gazengel, et son chien César! Mais M. Gazengel débarqua seul, son chien ayant obsti­nément refusé de le suivre. Les prières, les menaces et les coups, tout fut inutile, il voulait rester sur le Seignelay; alors on l’attacha par le cou et par les pattes et on le porta à terre. Dans la nuit, il rongea ses liens et revint à bord à la nage. Lorsqu’il eut recommencé une demi-douzaine de fois ce tour de force, M. Gazengel se décida à nous abandonner cet animal, qui était fort beau et qui avait une si grande affection pour les matelots.

Nous eûmes plus tard l’explication de l’attache­ment de ce chien pour les marins. César était le chien de la Mésange que M. Chapuis avait perdu dans son premier voyage aux Marquises !

Son amitié pour le Seignelay ne porta pas bon­heur au pauvre animal ; car à peine y avait-il huit jours qu’il s’était donné à nous qu’un matin qu’il avait suivi la compagnie de débarquement au tir à la cible, il revint avec une balle dans la patte, et il fallut tous les soins dont il fut entouré pour qu’il n’en mourût pas. En fait il se rétablit et en fut quitte pour une légère claudication.

César ressemblait étonnamment au chien Fox que le commandant Aube avait perdu au Centre-Amérique ; aussi fut-il résolu que nous le donnerions à M. Aube lors de notre rentrée en France. Mais le lendemain de notre arrivée à Valparaïso, notre cui­sinier, qui l’avait emmené à terre avec lui en le tenant en laisse, fut assez maladroit pour le laisser empoisonner. Je laisse à penser si à son retour bord le cuisinier fut bien reçu.

350 Campagne des mers du Sud 

La farine et les bœufs que nous avions rapporté des Marquises eussent été un bien maigre secours pour la colonie ! mais pendant notre voyage était arrivé de San Francisco une goélette chargée de farine. Et deux ou trois bateaux partis des Sandwich et de la Nouvelle-Zélande, chargés de bœufs, étaient prochainement attendus à Papeete !

2 Affaire ayant eu lieu en 1875

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From Marquesas Islands ; being letters written by Mrs. M.I. Stevenson during 1887-88, to her sister

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Télécharger ce livre : From Saranac to the Marquesas and beyond; being letters written by Mrs. M.I. Stevenson during 1887-88, to her sister, Jane Whyte Balfour, with a short introd. by George W. Balfour. Edited and arr. by Marie Clothilde Balfour (1903).

Lire les lettres écrites pendant le séjour aux Marquises : m-i-stevenson-lettres-des-marquises.1215771761.doc

Serveur : Canadian Libraries

De Vitré aux Marquises en 1937, Renée HAMON, l’amante de l’aventure

Autographe de Renée Hamon, extrait d’un cahier de Thor Heyerdahl

Cette rencontre entre Renée Hamon et le couple norvégien est racontée dans le livre de Thor Heyerdahl « Fatu Hiva le retour à la nature » :

Juste devant la porte, nous tombâmes sur les deux pensionnaires de Bob. Ils étaient français. Lui était mince et timide, portait des bracelets en défenses de sangliers et avait tout un choix de caméras en bandoulière. Elle était petite et délurée, aussi énergique qu’une lionne sous ses cheveux roux et touffus.

Nous eûmes l’impression de trouver une oasis au milieu du désert. Notre amitié naquit spontanément. Mme Renée Hamon était une journaliste française, arrivée la veille dans l’île avec son photographe, quelques heures avant nous. Le Tereora, qui les avait amenés, était encore à l’ancre derrière le promontoire, de l’autre côté de la plage.

Mme Hamon était le type même de la femme pleine de vie, qui dénouait toutes les difficultés. Dès qu’elle vit nos jambes malades et apprit où nous avions passé la nuit, elle éclata.

C’est un scandale ! cria-t-elle. Vous êtes dans une colonie appartenant à mon pays, et ce soir vous dormirez dans un vrai lit, même si je dois vous laisser le mien !

Nous apprîmes qu’on leur avait accordé tout le bungalow, maintenant fermé et abandonné, de l’ancien administrateur. Ils ne prenaient chez Bob que leurs repas et repartiraient pour Tahiti sur le Tereora, quand le coprah aurait été chargé.

— Et de Tahiti, nous rentrerons en France ! s’écria gaiement le caméraman. J’échangerais volontiers mille cocotiers contre une seule aiguille de pin sous la neige.

Nous nous dirigions tous vers la gendarmerie, quand nous aperçûmes Triffe marchant à notre rencontre d’un pas de somnambule, escorté d’un essaim d’indigènes. Mme Hamon nous décocha un clin d’œil et se rua en un éclair sur le malheureux gendarme, qui sortit poliment les mains de ses poches et salua.

Quelques instants plus tard, des villageois étaient en train de transporter des bois de lits, des matelas, des draps blancs et de longs balais dans un bungalow, voisin de celui où étaient logés les deux visiteurs français. Cette maison vide avait jadis abrité le médecin attaché à l’île. Aujourd’hui, médecin et gouverneur étaient une seule et même personne, mais qui vivait à Nuku Hiva, tout au nord de l’archipel, et venait peu ou pas dans la partie sud des Marquises.

Notre sac et notre fusil déposés en sûreté dans notre nouveau logis, nous nous rendîmes, aussi rapidement que le permettait notre démarche titubante, vers l’unique petite case de bambou de la vallée. C’était l’hôpital de l’île dirigé par Terai, un jeune infirmier tahitien, cordial et séduisant. [… ]

Agé de vingt ans et quelques, de taille moyenne, mais pesant cent bons kilos, taillé en Hercule, Terai était un fervent sportif, d’une incroyable agilité. Né à Tahiti, il avait travaillé à l’hôpital de Papeete pendant plusieurs années, au cours desquelles il n’avait pas dû perdre son temps. Après un simple regard à nos jambes, il identifia nos plaies : des ulcères tropicaux. Si nous étions venus deux semaines plus tard, chez Liv l’infection aurait atteint les os, et elle aurait perdu une jambe, avant qu’il n’ait le temps de la faire transporter à l’hôpital de Tahiti. [… ]

Entourés d’insulaires atteints d’affections diverses, allant des maux de dents et des maladies vénériennes à la récente perte d’un doigt, nous nous allongeâmes tour à tour sur un banc, tandis que le vigoureux Terai choisissait des instruments dans une boîte de bistouris et de pinces.

Au bout d’une semaine, nous pûmes repenser à notre première visite à Terai sans sentir des pieds à la tête une douleur lancinante. Le Tahitien avait bien utilisé ses instruments. Il avait coupé et curé, il avait arraché les ongles des orteils pour empêcher que l’infection n’atteigne les os, il avait enfin étalé en couches épaisses une superbe pommade jaune-vert puisée dans un grand pot. Nous nous sentîmes déjà mieux. [ … ]

A la fin de la semaine, nous apprîmes que le Tereora allait lever l’ancre et devait faire escale à Fatu Hiva, avant de regagner Tahiti. Terai ne nous permit pas de partir ; nos pieds étaient encore en danger, si nous ne poursuivions pas le traitement. Nous nous hissâmes en boitant sur le promontoire rocheux pour apercevoir le Tereora et adresser des gestes d’adieu au capitaine Brander, qui ne débarquait jamais, ainsi qu’à nos amis. Ardeur et énergie semblaient étinceler de la tignasse rousse de la petite Française, pendant qu’elle nous criait un dernier au revoir. Tenant par la main le photographe encombré d’appareils, elle sauta dans le canot dansant appartenant au Tereora. Tous deux tombèrent comme des ivrognes dans les bras tendus de marins bronzés et expérimentés. In Thor Heyerdahl « Fatu Hiva le retour à la nature ».

Fanny & Robert-Louis Stevenson aux Marquises

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        « Mais l’instant le plus intense de ce long voyage initiatique, celui qui bouleversera à jamais leurs sens et leurs consciences, ce ne sera pas la surprise des plages noires de Tahiti, ni la splendeur de l’aube hawaïenne quand les têtes tourmentées des cocotiers mouchettent de noir l’orange lavé du ciel, quand le soleil surgit entre les troncs de la palmeraie pour embraser les bandes de brouillard qui courent vers les brisants… Ce ne sera pas non plus les crépuscules en haute mer, les rayons rouges, criards, invraisemblables, les nuages qui pèsent sur le Pacifique comme de gros tampons d’ouate trempés de sang caillé… Non. La vision qui va les enchaîner, c’est une pâle fantasmagorie de brume et de rochers. Nuku Hiva, leur première escale. L’émotion d’une première expérience ne peut se répéter. Le premier amour, le premier lever de soleil, la première île du Pacifique restent à jamais des souvenirs à part, ils touchent à la virginité des sens, écrit Stevenson.

        Sa première île, Fanny l’aperçoit à quatre heures du matin le 28 juillet 1888. Nuku Hiva, l’une des Marquises, dont les Stevenson ne connaissent que ce que Herman Melville en a raconté… Nuku Hiva, tenue par les Français et peuplée jusqu’en 1885 des cannibales les plus féroces de toutes la Polynésie… Nuku Hiva la brèche verte sur une culture dont chacun à bord ignore tout, dont chacun se souvient seulement que, moins de trois ans plus tôt, les hommes y dévoraient leurs semblables.

        Des centaines de pirogues cernent le Casco. Une horde d’indigènes monte à l’abordage et se répand à jet continu sur le pont. Ils vocifèrent en brandissant leurs marchandises, bousculent les passagers, en viennent aux insultes quand ils comprennent que leurs noix de coco, leurs régimes de bananes, leurs nattes, leurs paniers, aucun des Blancs ne veut les acheter.

        Tante Maggy ne cille pas sous les mains des femmes aux seins nus qui tirent brutalement les tuyaux de sa coiffe, lui palpent les jupes et lui retirent ses mitaines. Il est impossible de croire que ces gens-là ne sont pas totalement habillés avec leurs superbes tatouages, commente sa bru avec placidité. Fanny se souvient-elle de son expérience avec les Piutes d’Austin et les Shoshones de Virginia City ? Est-ce par fidélité au passé, à sa sympathie, à son respect d’antan, qu’elle décide d’offrir – et non de vendre-, d’offrir au chef et à ses femmes les rideaux de velours pourpre du carré et les meubles qu’ils convoitent ? Dès que les Marquisiens comprennent le sens des gesticulations de Louis et de Fanny, leur agressivité se transforme en rires et en piaillements de joie.

        Le Casco restera plusieurs semaines ancré dans la baie : il repartira chargé de présents. Je n’avais pas rêvé que puissent exister de pareils lieux, de pareilles races ! s’exclame Louis.

        Extrait de Fanny Stevenson Entre passion et liberté d’Alexandra Lapierre Pages 459 & 460 Roman Editions Pocket 1995 ; Editions Robert Laffont  1993 ; Grand Prix des lectrices de « Elle » 1994.

La fabrication du tapa

Jeune_danseuse_habillee_de_tapa Cet article utile et parfois élégant se tire, comme on sait, de l’écorce de différents arbres. Mais personne, à ma connaissance, n’ayant jamais décrit sa fabrication, je vais exposer ce que j’ai appris à son sujet. Dans la confection du beau tapa blanc porté généralement aux îles Marquises, l’opération préliminaire consiste à recueillir une certaine quantité de jeunes rameaux de l’arbre à étoffe. L’écorce verte superficielle étant retirée comme sans valeur, il reste une mince couche de substance fibreuse, que l’on détache soigneusement de la baguette, où elle adhère étroitement. Lorsqu’on en a recueilli une quantité suffisante, les diverses bandes sont mises dans une enveloppe de larges feuilles, dont les naturels se servent exactement comme nous de papier d’emballage, et qu’assujettissent quelques tours d’un lien quelconque. Le paquet est alors déposé dans le lit d’un cours d’eau rapide, avec une grosse pierre par-dessus pour l’empêcher d’être emporté. Après être resté deux ou trois jours dans cet état, on le retire et on l’expose durant un temps bref à l’action de l’air, chaque morceau étant examiné attentivement à tour de rôle, en vue de se rendre compte s’il est suffisamment modifié par l’opération. Ceci se renouvelle autant de fois qu’il est nécessaire. Quand la substance est arrivée à l’état voulu pour passer au stade suivant, elle montre des symptômes de décomposition commençante : les fibres sont relâchées et ramollies, et devenues entièrement malléables. Les diverses bandes sont alors étalées, une à une par couches superposées, sur une surface lisse, — en général un tronc abattu de cocotier, — et après chaque nouvelle adjonction, le tas ainsi formé est soumis à un battage modéré, au moyen d’une espèce de maillet. Celui-ci est fait d’un bois dur et pesant, analogue à l’ébène ; il a environ douze pouces de long, sur deux de large, avec par un bout une poignée arrondie, et sa forme est l’exacte réplique de l’un de nos cuirs à rasoir quadrangulaires. Les surfaces planes de l’instrument sont rayées de stries parallèles et peu profondes, dont le creux diffère selon les faces, de manière à servir aux diverses phases de l’opération. Ces matrices donnent au tapa la vague apparence de velours à côtes qu’il offre dans son état définitif. Après avoir été battue de la façon susdite, la matière se trouve bientôt amalgamée en une masse, laquelle, humectée de temps à autre avec de l’eau, est à chaque fois martelée, par un procédé analogue à celui des batteurs d’or, jusqu’à ce qu’elle atteigne le degré de ténuité voulu. C’est ainsi que l’étoffe est amenée sans peine à varier en forme et en épaisseur, de façon à s’adapter à tel ou tel de ses nombreux usages. Une fois l’opération décrite en dernier lieu terminée, le tapa nouvellement fait est exposé sur l’herbe, où il sèche et acquiert bientôt une blancheur éblouissante. Parfois, dans les premiers stades de la fabrication, la matière est imprégnée d’un suc végétal qui lui communique une coloration durable. On voit ainsi de temps en temps des étoffes d’un beau brun, ou d’un jaune vif, mais les goûts simples de la tribu des Taïpis les incitent à préférer la teinte naturelle. … En parcourant la vallée, j’étais souvent attiré par le bruit du maillet qui, dans la fabrication de l’étoffe, produit à chaque coup de son bois dur et pesant un son clair et musical, susceptible d’être entendu de très loin. Lorsque plusieurs de ces instruments se trouvent en jeu à la fois, et dans un même voisinage, leur effet sur l’oreille du passant, à quelque distance, a vraiment beaucoup de charme. In TYPEE, Herman Melville 1846, Gallimard 1952.